Maigret : La guinguette à deux sous (1931)

Tous les titres :

Affaire Lefrançois (L')

Amiral a disparu (L')

Assassin (L')

Au Rendez - Vous des Terre - Neuvas

Blanc à lunettes (Le)

Capitaine du Vasco (Le)

Châle de Marie Dudon (Le)

Chat (Le)

Cheminée du Lorraine (La)

Deuil de Fonsine (Le)

Écluse no 1 (L')

Étrangleur de Moret (L')

G.7

Gens d'en face (Les)

Guinguette à deux sous (La)

Homme tatoué (L')

Homme tout nu (L')

Inconnue d'Étretat (L')

Inspecteur Cadavre (L')

Jument perdue (La)

Larmes de bougies (Les)

Maigret et Monsieur Charles

Maison du canal (La)

Mariés du premier décembre (Les)

Mystères du Grand - Saint - Georges (Les)

Novembre

Otto Müller

Pacha (Le)

Péniche aux deux pendus (La)

Quarante - cinq degrés à l'ombre

Quartier nègre

Stan le tueur

Suspect(Le)

Témoignage de l'enfant de choeur (Le)

Valérie s'en va

La guinguette à deux sous est un roman où l'on retrouve plusieurs des "manies" de Georges Simenon.  On peut y tester, notamment, l'hypothèse de la sympathie que Maigret est censé avoir envers les criminels.

Maigret a beaucoup de sympathie pour Jean Lenoir, "un assassin en quelque sorte professionnel", qui lui a tiré dessus.  Chacun est libre d'estimer jusqu'à quel point on peut avoir de la sympathie pour "un assassin en quelque sorte professionnel", mais tout cela n'a pas empêché Maigret de l'arrêter et de le conduire en prison.  Et ça n'a pas empêché Lenoir d'être condamné à mort et exécuté.  Malgré la sympathie, la justice semble avoir été sévère et rigoureuse envers Lenoir.  Ce dernier ne blâme pas la société, la misère ou le chômage pour ses malheurs.  Il dit avoir joué et perdu.  Il réclame la responsabilité de ses actes et accepte d'en subir les conséquences.  Simenon croyait à la responsabilité individuelle, à la nécessité des lois et de l'ordre, c'est pour ça que, dans ses romans, les bandits sont contents d'être arrêtés et que les avocats, la défense, ont toujours le mauvais rôle.

Maigret a de la sympathie pour James, mais beaucoup moins pour sa femme.  Dès le début, Simenon envoie des pointes en direction de la femme de James, sur l'air de la femme autoritaire et acariâtre.  Simenon avait une manière très stéréotypée de décrire les femmes : les femmes honorables sont des mères autoritaires, les putes sont des femmes méprisables qu'on liquide quand elles deviennent encombrantes.

Maigret fait preuve d'un certain laxisme envers James, puisqu'il aurait pu l'arrêter pour complicité lorsque celui-ci aide les Basso à fuir.  Mais James ne perd rien pour attendre, puisqu'il est bel et bien un coupable.  C'est lui qui a tué Ulrich.  James est un assassin, mais aussi un étranger, un Anglais.  Chez Simenon, comme chez Agatha Christie, (lire Poirot joue le jeu) les étrangers sont toujours en mauvaises postures.  Ils sont souvent criminels.  Ils ont de mauvaises moeurs.  Ils dérangent.  Ils font des choses qu'on ne devrait pas faire.

En accord avec la doctrine de Simenon, James reconnaît son crime et accepte d'avance le châtiment.  Pour Simenon, les coupables ne s'appartiennent plus.  Ils n'ont qu'à attendre les décisions des autorités.

Maigret a beaucoup de sympathie pour Marcel Basso, qui est un homme fort comme lui.  Mais Basso a quand même tué Feinstein dans une bagarre.  Ici, c'est toutefois la thèse de l'accident qui est privilégiée.  Basso n'est pas un étranger.  C'est un excellent homme d'affaires, décrit de manière tout à fait positive par l'auteur.  Basso est un père de famille, marié à une femme vertueuse qui lui pardonne ses incartades, ce qui est la version simenonienne du beau couple.

Une partie de la sympathie que Maigret éprouve pour James et Basso vient de la personnalité des victimes.  Les deux victimes, Ulrich et Feinstein étaient des Juifs malhonnêtes.  Comme souvent dans les romans populaires, Ulrich était un usurier qui travaillait dans une boutique puante.  Feinstein, quant à lui, faisait chanter les amants de sa femme.  Pour, en quelque sorte, «décharger» les coupables, Simenon «charge» les victimes.

Mais la grande coupable, dans cette histoire, est Mado Feinstein.  Mado Feinstein est dépréciée, parce qu'elle a beaucoup d'amants et qu'elle est une mauvaise maîtresse de maison (Comparer les domiciles des Basso et des Feinstein).  C'est une femme qui provoque la passion chez les hommes.  James empruntait à Ulrich pour fréquenter Mado.  Basso était son amant.  Mado est donc responsable indirectement des crimes commis par ses amants.  Maigret la fuit à la fin.

James et Basso sont dans la même situation que Guy de Commarin de L'affaire Lerouge et Gobillot de En cas de malheur.  Il n'est pas bon qu'un homme accorde trop d'importance à sa maîtresse.

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Basso, Marcel.  

Importateur de charbon; marié; amant de Mado Feinstein; gros et grand; prospère; torse aussi puissant que Maigret; est supporté jusqu'au bout par sa femme; connaissait la culpabilité de James pour le meurtre d'Ulrich; l'appuie jusqu'au bout; a la sympathie de Maigret; livré à la justice; a un fils.

Feinstein. 

Chemisier des Grands Boulevards; comme chemisier s'appelle Marcel; déguisé en femme à la guinguette à deux sous; impuissant ?; sa femme est la maîtresse de Basso; très étrange; très renfermé; tape les amants de sa femme; situation financière difficile; tué par accident en se battant avec Basso.

Feinstein, Mado. 

Pute; femme du chemisier; maîtresse de Basso; couche avec tout le monde; a été la maîtresse de James; [cause indirecte de la mort de son mari et de celle de Jacob Lévy]; [femme trop passionnée]; abandonnée par Maigret.

Gaillard, Victor. 

25 ans; vagabond; n'a plus qu'un poumon; exploite sa maladie; sort d'un sanatorium; ancien complice de Lenoir; connaît la meurtrier d'Ulrich.

Goldberg, Hans.  

Juif; brocanteur; a repris la maison de Jacob Lévy.

James.  

Trentaine d'années; origine anglaise; presque chauve; visage de clown; ivrogne; employé dans une banque anglaise; marié depuis huit ans; sa femme est décrite comme exécrable; empruntait à Ulrich pour fréquenter  Mado; a tué Ulrich; a la sympathie de Maigret; livré à la Justice, condamné probablement.

Lenoir, Jean.  

Chef de bande de Belleville; 24 ans; condamné à mort; exécuté; a la sympathie de Maigret; arrêté par Maigret; surnommé le Chat; assassin en quelque sorte professionnel. 

Lévy, Jacob Éphraïm. 

Dit Ulrich; 62 ans; originaire de Haute-Silésie; brocanteur; usurier; assassiné par James; prêtait à Feinstein et à James; tué il y a 6 ans.

Mathilde. 

Dite la mère Mathilde; a caché les Basso.

Rougier, Eugène. 

Propriétaire de la guinguette à deux sous.

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- 1 -

C'est Maigret qui , trois mois plus tôt, avait mis la main au collet de Lenoir, dans un hôtel de la rue Saint-Antoine. Une seconde de plus et la balle que l'assassin [Lenoir] tirait dans sa direction l'atteignait en pleine poitrine au lieu de se perdre dans le plafond. N'empêche que le commissaire s'était intéressé à lui, sans rancune.

[Quelle grande bonté !]


- 2 -

Il [Lenoir] était sans pose, sans forfanterie. Il ne mettait pas sa déchéance sur le compte de la société. 

- J'ai perdu ! … se contentait-il de dire. 

[La société n'est pas responsable des crimes.]  


- 3 -

Sa femme [Mado Feinstein] était maintenant la plus bruyante de tous. Son ivresse était évidente. Elle se marquait par une exubérance inouïe. Elle dansait avec Basso, tellement rivée à lui que Maigret détourna la tête. 

[Mado Feinstein femme trop passionnée]


- 4 -

L'appartement [des Feinstein] est banal, sans luxe, très petites gens. Propreté douteuse. Une seule bonne à tout faire. 


- 5 -

Tout était neuf, pimpant.  Un cottage [celui des Basso]  construit comme un jouet.  Une décoration fantaisiste, avec profusion de rideaux à petits carreaux rouges, de vieux meubles normands, de poteries campagnardes.


- 6 -

Il [Marcel Basso]  était grand et fort, et surtout il respirait la vie par tous les pores de la peau. Un homme exubérant, un peu brutal, fait d'une pâte plébéienne.  

[Comme Maigret]


- 7 -

- [James]  Ma femme va fouiller mes poches, compter la monnaie pour savoir combien de verres j'ai bus …


- 8 -

Et, au fond de lui-même, James espérait bien qu'à un certain moment son compagnon [Maigret] lui mettrait la main au collet !

[James prêt à payer pour son crime]


- 9 -

- [James] Le malheur, c'est qu'on ne puisse pas partir tout de suite … Le procès … Les interrogatoires … Des gens qui pleurent ou s'apitoient ...

[Inutilité des procès]


- 10 -

- [James] Dites [Maigret] donc ! Vous voulez bien me recommander à lui [le juge d'instruction] ? Simplement lui demander que ça aille vite ! J'avoue tout ce qu'on veut !  Mais qu'on m'envoie le plus tôt possible dans un coin ...


- 11 -

- [James] [...]  Une femme comme Mado [Feinstein], qui a besoin d'hommes … Basso s'y laisse prendre … On repousse rarement des occasions pareilles, pas vrai ? … Elle est belle fille … Elle a du tempérament … On se dit que ce n'est pas bien grave … On donne un rendez-vous et on va passer de temps en temps une heure ou deux dans une garçonnière ...


- 12 -

- [Marcel Basso] Elle [Mado Feinstein] a pris cela au sérieux. [leur liaison] Elle m'a juré qu'elle m'avait toujours aimé, qu'elle ne pourrait plus se passer de moi ! Je ne suis pas un saint. J'avoue que j'ai commencé ! Mais je ne voulais pas nouer une liaison de cette sorte, ni surtout compromettre mon ménage …


- 13 -

Il [Maigret]  traversa la rue, entra dans la boutique[de Hans Goldberg, le successeur d'Ulrich], qui était encombrée de vieux vêtements, d'objets disparates d'où se dégageait une odeur écoeurante.

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