Maigret : L'écluse numéro 1 (1933)

Tous les titres :

Affaire Lefrançois (L')

Amiral a disparu (L')

Assassin (L')

Au Rendez - Vous des Terre - Neuvas

Blanc à lunettes (Le)

Capitaine du Vasco (Le)

Châle de Marie Dudon (Le)

Chat (Le)

Cheminée du Lorraine (La)

Deuil de Fonsine (Le)

Écluse no 1 (L')

Étrangleur de Moret (L')

G.7

Gens d'en face (Les)

Guinguette à deux sous (La)

Homme tatoué (L')

Homme tout nu (L')

Inconnue d'Étretat (L')

Inspecteur Cadavre (L')

Jument perdue (La)

Larmes de bougies (Les)

Maigret et Monsieur Charles

Maison du canal (La)

Mariés du premier décembre (Les)

Mystères du Grand - Saint - Georges (Les)

Novembre

Otto Müller

Pacha (Le)

Péniche aux deux pendus (La)

Quarante - cinq degrés à l'ombre

Quartier nègre

Stan le tueur

Suspect(Le)

Témoignage de l'enfant de choeur (Le)

Valérie s'en va

L'écluse numéro 1 de Georges Simenon est une histoire fortement marquée par le désordre familial.

Deux hommes sont repêchés de la Seine : le vieux Gassin, saoul comme d'habitude, tombé par accident ; et le riche Émile Ducrau, qui aurait été poussé par un agresseur qu'il refuse d'identifier.

Gassin, un veuf, employé et plus vieil ami de Ducrau, vit avec sa fille Aline, une attardée mentale, qui soigne un bébé dont les origines sont incertaines.

Ducrau, lui, c'est le patron, un dur de dur qui vaut quarante millions et s'est fait lui-même.  Le type d'hommes auquel l'auteur s'identifiait.  Ducrau tyrannise tous ceux qui l'entourent.  Il n'est pas sans signification que la grande majorité des personnages de dirigeants sont des despotes chez Simenon.

L'enquête de Maigret lui permet de découvrir la petite famille de Ducrau.

Ducrau traite sa femme, Jeanne, comme une servante, ses servantes comme des putes et les putes comme du poisson pourri.  Maigret se comporte un peu en Juda lorsqu'il raconte que le moral de Jeanne n'est pas influencé par les mauvais traitements que lui fait subir son mari.  Maigret lui-même ne traite pas sa femme comme ça et Mme Maigret est plus gaie et pimpante que Jeanne Ducrau.  Ducrau se plaint de ce que sa femme n'ait pas évolué avec son statut social, mais lui-même est resté un grossier sauvage.  Que ferait-il avec une épouse distinguée ?  Jeanne Ducrau appartient à une sous-catégorie des femmes honorables : les épouses laides et stupides.

Émile Ducrau a une fille et un fils.

Berthe, la fille, a épousé Decharme, un capitaine de l'armée et les deux sont joyeusement torpillés par l'auteur.  Berthe, décrite comme une femme intéressée, et son mari, présenté comme un incapable, se chamaillent continuellement. Mais comme d'habitude chez Simenon il s'agit de beaucoup de bruit pour pas grand-chose.  Les Decharme ont beau se disputer, il n'est pas question de divorce entre eux.  Berthe Ducrau est mariée et bien mariée, parce que indépendamment de la description subjective que l'auteur peut faire de Decharme, un officier de l'armée est l'équivalent d'un fonctionnaire, c'est-à-dire une personne qui a un emploi stable et une retraite à la fin de sa carrière.  C'est aussi bien d'épouser un officier qu'une fille de notaire de province comme celle qu'épouse Ferdinand Graux dans Le Blanc à lunettes.  Il faut se rappeler que les mères de familles sont aussi beaucoup calomniées, chez Simenon mais, tout compte fait, elles sont préférées aux putes. Voir aussi Groult-Cotelle dans L'inspecteur Cadavre.

Jean, le fils d'Émile, inquiète son père du point de vue de ses moeurs.  Simenon laisse voir ses propres fantasmes.  Il affichait très fortement sa virilité et une des terreurs d'un homme viril est d'avoir un fils mal portant et efféminé.  Jean, qui s'intéresse à la fille de Gassin, se suicide parce qu'il croyait que son père avait attaqué Aline.

On complète le portrait de famille en parlant des nombreuses "maîtresses" du patron.    Non seulement toutes les servantes couchent avec Ducrau, mais en plus il loge une maîtresse et fréquente le lupanar du coin.  Ducrau est un homme de gros appétits et le nombre de ses "conquêtes" est à la mesure de son mépris.  Il n'a pas plus de respect pour les unes que pour les autres.  La manie de Ducrau de tromper sa femme semble considérée normale par Simenon et Maigret, alors que les femmes infidèles sont traitées avec beaucoup moins de gentillesse.

Pour les affaires, Ducrau a une sorte de bras droit, M. Jaspar, qu'il brutalise comme les autres personnes de son entourage.  C'est un genre de relation patron-employé que l'on retrouve dans plusieurs romans de Simenon, comme Maigret et le marchand de vin, Le Bourgmestre de Furnes, Un échec de Maigret et où transparaît la misanthropie et l'égocentrisme de l'auteur.

Le drame éclate parmi ces gens à cause de l'inconduite de Ducrau.  Celui-ci est le vrai père d'Aline Gassin et on observe bien que sans ce fait aucun des autres drames du roman ne se serait produit.  Si Aline Gassin n'existait pas, Gassin ne tenterait pas d'assassiner Ducrau,  Jean Ducrau ne se serait pas intéressé à elle et ne se serait pas suicidé,  Bébert l'éclusier n'aurait pas pu lui faire un enfant et Ducrau n'aurait pas tué Bébert.

Le problème d'ordre moral est central dans cette histoire.  Au dix-neuvième siècle la légitimité des enfants était considérée comme essentielle et la fidélité des épouses primordiale.  Ducrau est coupable d'avoir couché avec la femme de Gassin, ce n'est pas respecter la famille, ni l'amitié.

Gassin, lui, est pris dans un cercle vicieux.  En tant que mari trompé il veut tuer Ducrau, mais en tant qu'inférieur il n'en a pas le droit, il se suicide pour échapper au dilemme.

Les deux méchants sont punis dans ce roman, Ducrau perd son fils et finit en prison.  Bébert, qui a fait un enfant à Aline sans être marié est assassiné par Ducrau.  Souvent on ne voit pas de lien direct entre la punition et le crime, c'est que les auteurs de fiction ont la liberté de créer tous les événements qu'ils veulent.  Aussi bien chez Simenon, que chez Agatha Christie ou Dashiell Hammett, au cinéma ou à la télévision, les coupables peuvent être victimes d'accidents ou de crimes, mourir de maladie, sombrer dans la ruine, l'alcool ou la drogue.

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Bébert.  

Aide-éclusier; père probable de l'enfant d'Aline Gassin; tué par Émile Ducrau.

Decharme.  

Mari de Berthe; capitaine d'infanterie.

Decharme, Berthe.  

Fille d'Émile Ducrau; mariée à un capitaine d'infanterie à Versailles; épouse Decharme.

Ducrau, Émile.  

Large; épais; cou massif; tête carrée couverte de cheveux drus; dit Mimile;  homme fort; mauvais caractère; terrorise sa famille; couche avec les servantes; fréquente le bordel; autocrate; tue Bébert qui est le père de l'enfant d'Aline; a la sympathie de Maigret; envoyé à son procès; personnage peut-être plus proche de Javert que de Jean Valjean; n'a pas d'humanité; lourd regard de patron; tentation du suicide.

Ducrau, Jean.  

Fils d'Émile; santé délicate; se pend; pas tout à fait un homme; se suicide parce qu'il croit qu'Aline Gassin a attaqué son père pour se défendre.

Ducrau, Jeanne.  

Femme d'Émile Ducrau; pleurniche; terrorisée par son mari; terne; mal adaptée à la vie de riche; rêve de redevenir marinière; bonne ménagère.

Gassin, Aline. 

Fille légale de Gassin mais fille naturelle d'Émile Ducrau; attardée mentale; l'enfant d'Aline est probablement de Bébert l'aide-éclusier.

Gassin. 

Semi-clochard; employé et vieux compagnon d'Émile Ducrau; se suicide; Ducrau a couché avec sa femme;  alcoolique.

Jaspar.  

Directeur du service de remorquage de Ducrau; médiocre comme dans Maigret et le marchand de vin.

Lucas.

Brigadier; trentaine d'années.

Maigret, Joseph. 

Commissaire divisionnaire à la Police Judiciaire; à quelque jours de sa retraite; sympathise avec Ducrau.

Mathilde. 

Bonne des Ducrau; son patron couche avec elle.

Mélie. 

Servante et maîtresse de Ducrau.

Rose. 

Ancienne entraîneuse au Maxim; entretenue par Émile Ducrau.

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- 1 -

- [Émile Ducrau] Sais-tu ce qui m’a le plus embêté dans la vie ? C’est encore d’avoir couché avec ta femme [à Gassin]  ! C’était idiot, d’abord.  Je ne sais même pas pourquoi je l’ai fait.

[Plate excuse.]


- 2 -

Sa bonhomie [à Émile Ducrau] avait comme un arrière-fond de méchanceté et plus il regardait Maigret, plus cette méchanceté s’accentuait, peut-être parce que le commissaire, au physique, était aussi large et puissant que lui, en plus grand [...]


- 3 -

- [Émile Ducrau]  […]   Dites-moi, commissaire, qu’est-ce que je risque pour Bébert ?  […]

- [Maigret]  Vous vous en tirerez peut-être avec deux ans, peut-être même les jurés vous accorderont-ils le sursis ?

- Je n’en ai pas besoin.  Je suis fatigué.  Deux ans de tranquillité, c’est bien.  


- 4 -

- [Émile Ducrau]  Silence, là-dedans !  hurla-t-il à l’adresse des deux femmes invisibles [Jeanne et Mathilde] dont la conversation arrivait comme un murmure.


- 5 -

- [Émile Ducrau]  [...]  Tous ces gens-là, qui m'appartiennent [ses employés] [...]


- 6 -

Ducrau retrouvait son lourd regard de patron.


- 7 -

Maigret ne sourcillait pas, mais pour la première fois depuis longtemps il jubilait devant un personnage [Émile Ducrau]   qui valait vraiment la peine d’être connu. 


- 8 -

- [Émile Ducrau]  Voilà, dit-il en désignant le cercle qu’on formait autour de la table, ce qu’on appelle une famille.  D’abord un homme qui a tout le poids sur les épaules, qui l’a toujours eu, qui l’aura jusqu’à ce qu’il crève.  Puis les autres qui s’accrochent à lui, inertes […]  Ça a toujours été comme ça !  Je les [sa famille]  traîne tous à la force du poignet depuis des années et des années.  Puis, pour me changer les idées, je vais au bureau et je gueule sur les crabes ! 


- 9 -

Comme Berthe [Ducrau] poussait un profond soupir, il [Ducrau] la regarda durement.   Cela ne la regardait pas !  Il ne s’inquiétait ni d’elle, ni de sa femme ! 


- 10 -

- [Émile Ducrau à Maigret] [...] Vous le croirez si vous voulez : je n’ai jamais pu dormir sans ma femme. 


- 11 -

- [Émile Ducrau] […]  Jeanne [Ducrau] !  sers-nous un petit grog avant d’aller nous coucher …

Elle obéit comme une servante, lâchant ses aiguilles. 


- 12 -

- [Émile Ducrau] […] Vous [Maigret] ne devineriez jamais où je suis allé cette nuit.  Si je le disais, on me traiterait de monstre.  Et pourtant, c’est dans une maison close que j’ai pu enfin pleurer comme un veau, au milieu des femelles qui me croyaient soûl et qui barbotaient dans mon portefeuille.


- 13 -

Sa femme [à Émile Ducrau] parut, étonnée, peureuse […]

Elle [Jeanne Ducrau]  était pâle et neutre, mal habillée, mal coiffée, mal vieillie comme les meubles du salon.  Le soleil lui blessait les yeux et après vingt-cinq ans de mariage elle sursautait encore à chaque éclat de voix de son mari.

[Si son mari crie après elle depuis vingt-cinq ans, il est un peu normal qu'elle sursaute depuis vingt-cinq ans.]


- 14 -

- [Maigret] Qu’avez-vous fait de votre maîtresse ?

- [Émile Ducrau] Je lui ai dit de débarrasser le plancher et je ne sais même pas où elle est allée.  Par contre, elle a eu le bon goût de suivre l’enterrement, en grand deuil, avec sa figure enfarinée de putain sur le retour !


- 15 -

- [Émile Ducrau] Vous [Maigret] me croirez, si vous voulez, mais j’ai rarement été aussi heureux qu’hier au soir.  Il me semblait … C’est difficile à expliquer.  Savez-vous ce que la vieille [Jeanne] a fait, quand nous avons été couchés ?  Elle s’est blottie contre moi en pleurant et en me disant que j’était bon ! 

[Elle est bien bonne !]


- 16 -

- [Émile Ducrau]  Que pensez-vous de ma femme ?  Est-ce que vous trouvez que je la rends malheureuse ?

[Maigret]  Ma foi, non !   Vous ou un autre !  C’est une de ces créatures qui sont toujours effacées et tristes, quel que soit leur sort.

Maigret eût pu marquer un point, car Ducrau en restait ahuri.

- [Émile Ducrau]  Elle est morne, bête et vulgaire, soupira-t-il.  Comme sa mère que je loge dans une des petites maisons voisines et qui a passé sa vie à pleurer !

[De la manière dont elles sont traitées, il est peut-être normal qu'elles soient un peu tristes]


- 17 -

- [Decharme]  Quand un officier a failli, il est de tradition que ses camarades eux-mêmes lui montrent son devoir et le laissent seul avec un revolver.   Cela évite le scandale des débats publics […]


- 18 -

Il [Émile Ducrau]  était vraiment énorme et, en négligé, il avait l'air d'un ours, surtout quand les pantalons tire-bouchonnaient sur ses jambes.


- 19 -

- [Émile Ducrau]  La pâté de maisons, autour de la mienne, c'est à moi, y compris le bistro, les pavillons et le petit bal !  Les trois grues, là-bas, et le concasseur aussi !  Et les chantiers de réparations qui sont au-delà de la passerelle.

Il buvait, il respirait, sa joie.

- On dit que le tout représente quarante millions, remarqua Maigret.

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