Exotique : Le Blanc à lunettes (1936)

Tous les titres :

Affaire Lefrançois (L')

Amiral a disparu (L')

Assassin (L')

Au Rendez - Vous des Terre - Neuvas

Blanc à lunettes (Le)

Capitaine du Vasco (Le)

Châle de Marie Dudon (Le)

Chat (Le)

Cheminée du Lorraine (La)

Deuil de Fonsine (Le)

Écluse no 1 (L')

Étrangleur de Moret (L')

G.7

Gens d'en face (Les)

Guinguette à deux sous (La)

Homme tatoué (L')

Homme tout nu (L')

Inconnue d'Étretat (L')

Inspecteur Cadavre (L')

Jument perdue (La)

Larmes de bougies (Les)

Maigret et Monsieur Charles

Maison du canal (La)

Mariés du premier décembre (Les)

Mystères du Grand - Saint - Georges (Les)

Novembre

Otto Müller

Pacha (Le)

Péniche aux deux pendus (La)

Quarante - cinq degrés à l'ombre

Quartier nègre

Stan le tueur

Suspect(Le)

Témoignage de l'enfant de choeur (Le)

Valérie s'en va

Dans Le blanc à lunettes de Georges Simenon, Ferdinand Graux partage l'avion qui le ramène chez lui avec les Bodet, un petit couple qui mérite d'être connu.

Georges Bodet a épousé une pute.  Situation étrange, parce que les putes sont censées être des femmes qu'on n'épouse pas.  Il faut connaître tous les détails de l'affaire pour comprendre comment cela a pu se produire.

Georges Bodet paie pour son crime.  Henriette était une jeune fille sage au moment où il l'a connue.  C'est lui qui a insisté pour coucher avec elle et une des règles de base de la société du 19ème siècle est certainement que si un homme et une femme couchent ensemble, ils doivent être mariés ou se marier rapidement pour réparer leur faute ... à moins que la femme soit une pute ou que l'homme soit déjà marié de son côté.   En couchant avec Henriette, Georges s'est condamné à l'épouser.

On reconnaît qu'Henriette Bodet est une pute, d'abord, à son langage déplacé.  Henriette, une infatigable bavarde, parle de tout et de tous avec les termes les plus crus.  Mme Maigret ne s'exprime pas comme ça.  Henriette est aussi une mauvaise maîtresse de maison qui ne fait pas très bien son ménage.  Il semble encore y avoir une question d'origine géographique.  Henriette est née à Paris entre la République et La Bastille, ce qui doit être une sorte de quartier populaire d'où on peut s'attendre à voir surgir de mauvaises gens.

Un couple aussi mal assorti que les Bodet, ne peut que mal finir.  On ne s'étonne pas trop de voir arriver de tels gens dans les colonies, que Simenon assimilaient au "quartier réservé", le mauvais lieu où le monde interlope évolue.  L'exil est une première punition.

Georges Bodet boit de plus en plus, le sans-gêne d'Henriette est la source de conflits avec les Costemans.  Il paraît que Bodet songe à demander le divorce, mais ce divorce n'aura pas lieu, puisque Bodet se suicide après avoir tiré sur sa femme.  Ceci n'est pas en contradiction avec l'hypothèse selon laquelle la mort est la seule porte de sortie du mariage.  Ce qui arrive aux Bodet montre les conséquences de ne pas respecter les règles de morale : les Bodet ont couché ensemble sans être mariés, Georges Bodet a épousé une pute.  Dans cette histoire Henriette Bodet devait quasiment obligatoirement être une pute, sinon elle n'aurait pas accepté de coucher avec Bodet avant le mariage.

Ferdinand Graux arrive chez lui pour y trouver un autre problème : lady Mary Makinson, une séduisante aristocrate anglaise, une étrangère.  C'est la passion, qui d'après Simenon est une maladie.  Quand Simenon parle de maladie, il s'agit plutôt d'un point de vue philosophique et moral, que d'un point de vue médical.  Dans une société patriarcale l'homme doit dominer la femme.  Or, on est l'esclave de ce qu'on aime.  Par conséquent l'homme ne doit pas aimer la femme, mais il est bon que la femme aime l'homme, elle sera d'autant plus docile et soumise.  La passion c'est quand l'homme perd le contrôle de lui-même pour devenir l'esclave de la femme.

La passion de Graux pour lady Makinson vient perturber la petite routine du Français, qui jusque-là avait été opportuniste dans ses relations sentimentales.

Simenon, qui revient plusieurs fois là-dessus, semblait trouver normal de prendre une "négresse" dans le tas, de la renvoyer après quelques temps, pour la remplacer par une autre et ainsi de suite.  Simenon avait d'ailleurs le même comportement en Europe, où il assimilait les servantes à des putes.  Les négresses sont visiblement classées d'office parmi les putes.

Sa première maîtresse, Maligbanga, Graux l'avait choisie "au petit bonheur, car elle n'était pas plus jolie que les autres."  Maligbanga s'est mariée et a été remplacée par Baligi.  Étant bien entendu que Graux n'a aucune intention d'épouser une négresse, mais plutôt Émilienne Tassin, la jeune fille honorable d'un notaire de la province française.  Émilienne ne semble pas choquée par l'opportunisme de son futur mari.  Il n'y a pas d'amour du côté de Graux, seulement du calcul, mais Baligi, elle, est triste parce qu'elle sait qu'elle devra céder sa place à plus importante qu'elle.  On voit ici le genre de relation sado-masochiste que Simenon aimait mettre en scène.  Simenon aimait être aimé et faire souffrir les autres.

L'opportunisme de la morale simenonienne est encore plus affiché par l'histoire de Macassis.  C'est une histoire drolatique que Simenon devait trouver de son goût puisqu'il la ressert plusieurs fois dans ses écrits sur l'Afrique.  Il s'agit, en gros, d'un blanc qui possède des femmes noires dans tous les villages, ainsi que des enfants qu'il ne connaît pas tous.  Simenon ne semble pas avoir de problème moral face à ce genre de comportement, lui-même d'ailleurs était l'homme aux dix mille femmes.  Macassis profite de la situation.  On ne peut pas avoir des dizaines de femmes et d'enfants dans un pays civilisé.  Macassis ne peut agir comme il le fait que parce que cela ne lui coûte pas un sou, les femmes et les enfants se débrouillent comme ils peuvent; et parce que, en Afrique, les lois et les moeurs normales ne s'appliquent pas.  C'est du colonialisme.  Simenon ne pouvait pas s'opposer au colonialisme en Afrique, il proposait le colonialisme pour les femmes dans le monde entier.

Ferdinand Graux se propose d'épouser Émilienne Tassin, une fille honorable de notaire de province, ce qui est synonyme de conservatisme.  On peut se demander pourquoi celle-là plutôt qu'une autre, parce que, dans les romans de Simenon, tous les hommes qui épousent des femmes honorables se plaignent du conservatisme et de l'autoritarisme de leurs épouses.  En fait, il s'agit de stéréotype, les femmes honorables sont ce qu'elles doivent être.  Elles doivent être vertueuses pour ne pas tromper leurs maris, bien élever leurs enfants et s'occuper des tâches ménagères.  Pour Simenon, il existe deux sortes de femmes : les femmes honorables qu'on épouse et les putes qu'on n'épouse pas.  Simenon est de mauvaise foi lorsqu'il se plaint de l'autoritarisme des femmes honorables.  Il sait bien que la société qu'il défend est une société patriarcale où le mari est roi et maître dans sa maison.  C'est Émilienne Tassin qu'épouse Graux, non pas une négresse ou lady Makinson, parce que "la vie est une chose sérieuse", mais Émilienne, une femme de tête, pourra-t-elle toujours se contenter du rôle d'auxiliaire de son mari ?  Évitera-t-elle de le juger ?  Émilienne est dans la position inconfortable d'une personne vertueuse qui doit tolérer la débauche des autres.

En lisant Le blanc à lunettes, on mesure l'abîme qui séparait les noirs des blancs.  Ferdinand Graux a dépensé 400,000 francs belges pour acheter sa plantation de café.  D'où venaient ces 400,000 francs ?  A 28 ans, Graux ne les a probablement pas gagnés lui-même, l'argent devait venir de ses parents.  200,000 francs supplémentaires sont nécessaires pour acquérir définitivement la plantation.  Cette somme provient des parents d'Émilienne Tassin.  Parallèlement, les travailleurs noirs sont payés 40 centimes par jour.  On comprend qu'un blanc ne soit pas follement tenté d'épouser une "négresse".  Ferdinand Graux est un riche héritier.  Émilienne Tassin est une riche héritière.  Ils vont parfaitement bien ensemble.  Le mariage de Graux ne nuira pas à ses affaires.  Graux épouse 200,000 francs.

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Baligi.  

Ménagère de Graux; Logo; quinze ans; couche avec Graux; soumise et "amoureuse" de son maître; doit s'effacer quand Émilienne arrive.

Bodet, Georges. 

Administrateur adjoint de Nyangara au Congo Belge; 25 ans; sa femme est agaçante; boit beaucoup de bière; fonctionnaire belge; nouvellement marié; s'est suicidé après avoir tiré sur sa femme; atteint de folie ?

Bodet, Henriette.  

Se fait appeler Yette; agaçante; franche; brutale; mauvaise maîtresse de maison; blessée par son mari; survit; origine populaire; +- pute.

Camille.  

Régisseur de Graux; humble; se lave pas; sent la sueur; jaloux; a des caractéristiques féminines; tombe amoureux des maîtresses de Graux; doux; patient; pleure.

Costemans. 

Administrateur de Nyangara.

Crosby. 

Major; propriétaire de la ferme des éléphants; vieil ivrogne expansif; tenue soignée; voisin de Graux.

Forget.  

Docteur; mari de la soeur de Graux.

Graux, Évariste.  

Père de Ferdinand; armurier de Moulins.

Graux, Ferdinand. 

Surnommé le Blanc à lunettes; planteur de café; 28 ans; calme; a fait des études de médecine; fiancé d'Émilienne Tassin; victime d'une "passion" pour lady Makinson; a besoin d'équilibre.

Graux, Marie-Thérèse.  

Soeur de Ferdinand.

Macassis. 

Anglais; son nom indigène signifie le Costaud; ingénieur; principal actionnaire des mines d'or de Watsa; a plusieurs femmes indigènes; sympathique à Graux et Émilienne; marié.

Makinson, James.  

Mari de lady Makinson; attaché militaire à l'ambassade anglaise d'Ankara.

Makinson, Mary.  

Lady; Anglaise; pute; femme passionnée; a deux enfants dont une fille de huit ans; a un fils.

Maligbanga. 

Première ménagère de Graux; Graux l'a choisie au petit bonheur car elle n'était pas plus jolie que les autres; mariée; a des enfants.

Philps. 

Capitaine; dit Buddy; grand et large d'épaules; pilote d'avion.

Smith. 

Propriétaire de l'hôtel de Bodi.

Tassin, Émilienne. 

Fille d'un notaire; fiancée de Ferdinand Graux; 27 ans; calme; bourgeoise; sait conduire; traite son père comme un enfant; femme de tête; pardonne tout à Graux.

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- 1 -

[…] une femme qui avait un enfant, n’était plus une femme, mais une mère, et elle devenait par le fait un être quasi sacré. 


- 2 -

- [Henriette Bodet] […] Je sais que là-bas [à Nyangara] il n’y a aucune distraction … Si je n’ai pas un enfant pour m’occuper … D’ailleurs, je parierais que c’est fait … Tenez ! Depuis Alexandrie …

Elle donnait des détails, d’un air provocant, tandis que Georges [Bodet] détournait la tête.

- Et alors quoi ? Je dis des cochonneries, peut-être ? Je suis naturelle, moi !


- 3 -

- [Ferdinand Graux] J’ai une ménagère, comme tout le monde.

- [ Henriette Bodet] Qu’est-ce que cela veut dire ?

- Cela veut dire tout …

- Tout quoi ? Vous couchez avec elle ?

- Parbleu ! je crois qu’il serait difficile de faire autrement …

- Et votre fiancée ?

- Elle le sait, bien entendu.

- Elle n’est pas jalouse ?

- Il n’y a pas de quoi être jalouse.  Quand elle viendra, ma petite ménagère se mariera dans un autre village …


- 4 -

Baligi était éveillée, évidemment.  Elle ne bougeait pas, n’osait plus respirer.   Elle savait que cela n’aurait pas dû arriver, que cela ne devait jamais arriver.  Quant à Graux, il pensait et c’étaient des pensées hargneuses qu’il n’aimait pas.  Un quart d’heure durant il toléra encore la négresse près de lui, puis il murmura comme elle s’y attendait :

- Va chez toi …

Car elle avait sa natte par terre, dans la cuisine, près du fourneau à gaz de pétrole.


- 5 -

[…] un moment que Ferdinand [Graux] mit à profit pour examiner attentivement son visage [à Lady Makinson].

Toujours cette même impression de déséquilibre … Il pouvait regarder avec calme le visage d’Émilienne Tassin, sa fiancée, le visage plus pétillant de sa sœur qui riait toujours, le visage de ses cousines …

D’autres femmes, il n’avait jamais voulu en connaître, et justement pour ne pas risquer de perdre cet équilibre qui lui était indispensable.  Il l’avait dit nettement, simplement à Émilienne, quand elle lui avait demandé s’il avait eu d’autres amours avant elle

- J’ai toujours eu des femmes que j’ai payées !

C’était tellement plus sûr !


- 6 -

Il [Graux] ne désirait rien, que sa quiétude, qu’il était sûr de retrouver un jour ou l’autre. S’il se mariait, c’est qu’il considérait qu’Émilienne entrerait d’elle-même dans le cadre de cette quiétude mais, par exemple, il n’éprouvait pas le désir qu’elle fût là.

[Enthousiasme débordant.]


- 7 -

La première ménagère de Ferdinand, celle qui était maintenant mariée et qui avait des enfants, s’appelait Maligbanga.  Graux l’avait choisie au petit bonheur, car elle n’était pas plus jolie que les autres.


- 8 -

Était-ce du bon sens de donner tant d’importance à ce qui n’avait que la valeur d’un accident ? Et de changer ses idées du tout au tout ! De perdre son sang-froid ! De penser des choses dont lui-même avait honte !

Car il allait jusqu’à penser que c’était toute sa vie qui venait de changer ! Parfaitement !   Pour une heure de corps à corps moite ! Pour un geste sans beauté !

Il aurait dû hurler de rage ! Il devait se calmer, coûte que coûte !  Il devait redevenir un homme raisonnable, maître de soi !  Et remettre les choses en place !

Il avait fait l’amour avec lady Makinson !  Eh bien, soit ! Maintenant c’était fini !

Quelle manie de vouloir que ce geste eût une importance quelconque ?  Est-ce qu’elle ne le faisait pas chaque jour avec Philps ?


- 9 -

En somme, écrivit-il [Graux], la morale est avant tout affaire de classes sociales. Camille me rappelait récemment, que dans son village, les filles ne se marient que quand elles ont un enfant, ce qui paraît tout naturel …


- 10 -

Il avait [le notaire Tassin]  perdu sa femme quinze ans auparavant et sa fille [Émilienne]  la remplaçait avec le même autorité, le traitait en gamin, comme il avait été traité toute sa vie [...]


- 11 -

- [Graux] Avouez qu’il [Philps] sait tout !

- [Lady Makinson] Mais tout quoi, mon Dieu ?

- Que vous êtes ma maîtresse …

Elle fut sur le point de se fâcher. Il y avait plus que de l’impatience dans sa voix tandis qu’elle répliquait

- Mais je ne suis pas votre maîtresses ! Ce mot est odieux ! … Je suis libre et vous êtes libre …

Il s’obstinait, lui ! Sa voix sourde et ardente sortait de l’ombre.

- Non !


- 12 -

Il [Graux] aurait tout donné, maintenant, pour la [lady Makinson] tenir dans ses bras, pour la supplier de rester, d’être à lui, rien qu’à lui, de ne jamais accepter de devenir, dans les bras d’un autre homme, la femme qu’elle était alors et dont il entendait toujours le voix inhumaine.

[Graux jaloux et infidèle.]


- 13 -

Macassis n’était pas un gentleman non plus … Il avait une femme à Londres. Il lui envoyait beaucoup d’argent mais, en Afrique, il vivait avec des négresses, il avait des femmes dans la plupart des villages et il n’hésitait pas à les emmener dans sa ridicule auto.


- 14 -

Elle [Émilienne] l’aimait [Graux qui la trompe autant qu’il peut], c’était certain. Elle avait quitté Moulins pour le rejoindre, pour le garder. Elle était prête à d’autres sacrifices encore.


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Est-ce que, quand elle [lady Makinson] me [Graux] regardait à la dérobée, d’un bout à l’autre de l’avion, elle soupçonnait que, par instants, j’était presque décidé à la tuer et à me tuer ensuite ? …


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Tant pis ! C’est le romantisme qui a tort … Ou alors, il ne faut pas monter des plantations, construire des ponts et des routes, ni croire à notre raison …

Le Caire, 19 juin – La bête malade va mieux. J’ai essayé de faire l’amour avec une fille, mais je n’ai pas pu. J’ai failli éclater en sanglots. Est-ce que, quand je reverrai Émilienne … ?

21 juin – La bête est guérie. J’ai retenu ma place à L’Impérial Airways. La vie est une chose sérieuse.

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