La femme (1859)

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Amour (L')

Femme (La)

- 1 -

Si on donne à la petite fille le choix entre les jouets, elle choisira certainement des miniatures d'ustensiles de cuisine et de ménage. C'est un instinct naturel, le pressentiment d'un devoir que la femme aura à remplir. La femme doit nourrir l'homme.

[Même philosophie que Victor Hugo.  Les grands esprits se rencontrent.]


- 2 -

La Française, particulièrement, qui influe par son énergie, par le bien qu'elle a apporté (car la loi la favorise plus qu'aucune femme d'Europe), si de plus elle est parente, et appuyée des parents, peut devenir au foyer un puissant instrument de réaction, un sérieux obstacle au progrès. Imaginez ce que peut être la double force de la tradition à la fois domestique et religieuse, pour entraver, arrêter tout. A chaque pas réclamation, discussion, tout au moins tristesse, force d'inertie. Dès lors, on ne peut rien faire, on ne peut plus avancer.

[Pour Michelet les femmes et les religieux étaient réactionnaires.]


- 3 -

Elle [la femme] veut un homme qui décide, qui ne soit pas embarrassée, qui croit, agisse ferme et fort, qui, même aux choses obscures, pénibles, ait la sérénité, la bonne humeur d'un courage invariable. Elle trouvera plaisir, ayant un homme, à pouvoir être une femme, à avoir pour sa foi, sa vie, un bon chevet (je ne dis pas trop mou) où elle s'appuie en confiance. A ce prix-là, de bien bon cœur, elle dit : "C'est mon maître." - Son sourire fait entendre : "Dont je serai maîtresse." Mais maîtresse en obéissant, jouissant de l'obéissance, qui, quand on aime, est volupté.

[Maîtresse en obéissant ... tarabiscoté.]


- 4 -

Il faut songer que l'homme a cent pensées, cent affaires. Elle [la femme] une seule, son mari. Tu dois te dire en sortant le matin : "Que fera ma chère solitaire, la moitié de mon âme, qui va m'attendre bien des heures ? […]

Épargne, épargne ton enfant [femme].


- 5 -

L'amour est chose bien diverse, et d'espèce et de degré. De nation à nation, il est extrêmement différent.

La Française est pour son mari un admirable associé, en affaires, même en idées. S'il ne sait pas l'employer, il peut se faire qu'elle l'oublie. Mais qu'il soit embarrassé, elle se souvient qu'elle l'aime, se dévoue, et quelquefois (on l'a vu en 93) elle se ferait tuer pour lui.

L'Anglaise est la solide épouse, courageuse, infatigable, qui suit partout, souffre tout. Au premier signe elle est prête. "Lucy, je pars aujourd'hui pour l'Océanie. - Donnez-moi seulement, mon ami, le temps de mettre un chapeau."

L'Allemande, aime, et aime toujours. Elle est humble, veut obéir, voudrait obéir encore plus. Elle n'est propre qu'à une chose aimer. Mais c'est l'infini.

[Ce n'est pas divers du tout.  C'est la philosophie de Michelet.  Amour, dévouement, sacrifice, humilité, obéissance ... comme Simenon.]


- 6 -

La Française hérite et le sait, elle a une dot et le sait. Ce n'est pas comme en certains pays voisins où la fille, si elle est dotée, ne l'est qu'en argent (fluide qui file aux affaires du mari). Ici elle a des immeubles, et même quand ses frères veulent lui en donner la valeur, la jurisprudence s'y oppose et la maintient riche en immeubles, garantis par le régime dotal, ou certaines stipulations. Cette fortune le plus souvent est là qui subsiste. Cette terre ne s'envole pas, cette maison ne s'écroule pas ; elles restent pour lui donner voix au chapitre, lui maintenir une personnalité que n'ont guère l'Anglaise ou l'Allemande.

Celles-ci, pour ainsi parler, s'absorbent dans leur mari ; elles s'y perdent corps et bien (si elles ont quelque bien). Aussi, elles sont, je crois, plus déracinées que les nôtres de leur famille natale, qui ne les reprendrait pas. La mariée compte comme morte pour les siens, qui se réjouissent d'avoir placé une fille dont ils n'auront jamais la charge désormais. Quoi qu'il arrive, et, quelque part que la mène son mari, elle ira et restera. A de pareilles conditions on craint moins le mariage.

[Une femme ne doit pas avoir d'argent ou de propriétés, pour être bien subordonnée à son mari.  Loi salique, comme Schopenhauer Extraits 1 et 2Michelet est assez dur ici.]


- 7 -

Une chose curieuse en France, contradictoire en apparence et qui ne l'est pas, c'est que le mariage est très faible, et très fort l'esprit de famille. Il arrive (surtout en province, dans la bourgeoisie de campagne) que la femme, mariée quelque temps, une fois qu'elle a des enfants, fait de son âme deux parts, l'une aux enfants, l'autre à ses parents, à ses premières affections qui se réveillent. - Que garde le mari ? Rien. C'est ici l'esprit de famille qui annule le mariage.

On ne peut pas se figurer comme cette femme est ennuyeuse, se renforçant dans un passé rétrograde, se remettant au niveau d'une mère d'esprit suranné, tout imbu de vieilles choses. Le mari vit doucement mais baisse vite, découragé, lourd, propre à rien. Il perd ce que, dans ses études, dans une jeune société, il avait gagné d'idées pour aller un peu en avant. Il est bientôt amorti par la dame propriétaire, par le pesant étouffement du vieux foyer de famille.

Avec une dot de cent mille francs on enterre ainsi un homme qui peut-être chaque année aurait gagné cent mille francs.

[Pour Michelet, les femmes étaient naturellement réactionnaires, tandis que les hommes étaient naturellement progressistes.  C'est pour ça qu'il ne fallait pas donner trop de pouvoir aux femmes.  Ressemble à Hermann Keyserling.]


- 8 -

[…] dans d'autres âges […] Les femmes aimaient la toilette, le luxe, étaient rétrogrades. […]

l'orgueil effréné des femmes, de leur furie de toilette, etc. […]

[Les femmes qui s'intéressent trop aux bijoux ou aux toilettes sont dépréciées.  Lire Le train bleu (Mireille) d'Agatha Christie ou L'affaire Lerouge (Juliette Chaffour) d'Émile Gaboriau.]


- 9 -

En réalité, la femme ne peut travailler longtemps ni debout, ni assise. Si elle est toujours assise, le sang lui remonte, la poitrine est irritée, l'estomac embarrassé, le tête injectée. Si on la tient longtemps debout, comme la repasseuse, comme celle qui compose en imprimerie, elle a d'autres accidents sanguins. Elle peut travailler beaucoup, mais en variant l'attitude, comme elle fait dans son ménage, allant et venant.

Il faut qu'elle ait un ménage, il faut qu'elle soit mariée.

[Les femmes doivent s'occuper des tâches ménagères et non pas travailler à l'extérieur de la maison.]


- 10 -

Dans Une fausse position [un roman], [...]  Camille, la femme de lettres, habilement entourée du cercle de feu, n'ayant plus d'issue, veut mourir. [...]  Un sauveur lui vient, elle cède. La voilà humble, désarmée par le grand dilemme qui corrompit tant les mystiques : "Si le vice est un péché, l'orgueil est un plus grand péché." Elle est devenue tout à coup, celle qui portait la tête si haut, bonne, docile, obéissante. Elle fait l'aveu de la femme : "J'ai besoin d'un maître. Commandez, dirigez … Je ferai ce qu'on voudra." 

Ah ! dès qu'elle est une femme, dès qu'elle est douce, pas fière, tout est ami, tout s'aplanit. Les saint lui savent gré d'être humble. Les mondains en ont bon espoir. Les portes se rouvrent devant elle, et littérature et théâtre. On travaille, on conspire pour elle. Plus elle est morte de cœur, mieux elle est posée dans la vie. Les apparences redeviennent excellentes. Tout ce qui fit guerre à l'artiste, à la femme laborieuse et indépendante, est bon pour la femme soumise (désormais entretenue).

[Michelet sombre dans le roman populaire.  Quand elle est fière, une femme connaît toutes sortes de difficultés.  Elle est plus privilégiée lorsqu'elle est docile et soumise.]


- 11 -

La femme qu'il faut épouser, c'est celle que j'ai donnée dans le livre l'Amour, celle qui, simple et aimante, n'ayant pas encore reçu une empreinte définitive, repoussera le moins la pensée moderne, celle qui n'arrive pas d'avance ennemie de la science et de la vérité. Je l'aime mieux pauvre, isolée, peu entourée de famille. La condition, l'éducation, est chose fort secondaire.


- 12 -

Élever une fille, c'est une œuvre sublime et désintéressée. Car tu ne la crées, ô mère, que pour qu'elle puisse te quitter et te faire saigner le cœur. Elle est destinée à un autre. Elle vivra pour les autres, non pour toi, et non pour elle. C'est ce caractère relatif qui la met plus haut que l'homme, et en fait une religion.

[Les femmes sont faites pour vivre pour les autres.]


- 13 -

[…] on peut dire le mot de Proudhon : "La femme est la désolation du juste."

Dites-lui, en effet, si elle aime : "Sans doute, ce préféré, vous l'avez cru le plus digne ? Vous aurez découvert en lui quelque chose de bon, de grand ?"

- Elle dira naïvement : "Je l'ai pris, parce qu'il m'a plu."

En religion, elle est la même. Elle fait Dieu à son image, un Dieu de préférence et de caprice, qui sauve celui qui lui a plu. L'amour lui semble plus libre quand il tombe sur l'indigne, celui qui n'a pas de mérite pour forcer de l'aimer. En théologie féminine, Dieu dirait : "Je t'aime, car tu es pécheur, car tu n'as pas de mérite ; je n'ai nulle raison de t'aimer, mais il m'est doux de faire grâce."

[Les femmes ne connaissent rien à la justice.  Elles ne connaissent que le sentiment.  Agatha Christie dit à peu près la même chose.  Extraits 1 et 2.  Les jeunes filles aiment mieux les délinquants que les honnêtes hommes.]


- 14 -

"Mais, monsieur, dit le jeune homme, veuillez comprendre pourquoi nous devenons si prudents, et d'une prudence de femmes. C'est que les femmes, les mères, nous font de telles conditions. Ces belles lois qui, dans les partages, les égalent à l'homme, les font riches et influentes, plus influentes que le père ; car celui-ci peut n'avoir qu'une fortune engagée, en jeu, et hypothétique, tandis que celle de sa femme, souvent gardée par un contrat, reste à part. Voilà pourquoi elle règne et fait ce qu'elle veut. Elle tire ses garçons du collège, pour les mettre je ne sais où. Elle donne sa fille à celui qui lui plaît. - Moi, par exemple, qui suis-je ? que serai-je ? ou que ferai-je ? Je ne le sais pas encore. Cela dépend d'une femme. Je suis favorisé de loin ; mais, de près, si je vais montrer la moindre audace d'esprit, elle aura peur, cette mère, reculera, gardera sa fille pour un homme posé et rangé."

[Les femmes qui ont trop d'argent ont une mauvaise influence.]


- 15 -

La femme est née pour la souffrance. Chacun des grands pas de la vie est pour elle une blessure. Elle croît pour le mariage ; c'est son rêve légitime. Mais cette vita nuova, c'est l'arrachement de son passé. Pour donner à l'amour l'infini du plaisir, il faut qu'elle souffre en sa chair. Combien plus, grand Dieu ! Quand bientôt l'autre époux, l'autre amant, l'enfant, plus cruel, du fond de ses entrailles, reviendra déchirer son sein ! …


- 16 -

Ce qui la [la femme] soutiendra le plus, c'est que tout bonnement tu l'associes à ton métier. Cela est praticable dans beaucoup de carrières. […] Le légiste, le politique, ne peut la laisser étrangère à ce qui fait sa vie. Rarement, elle peut s'y associer utilement, mais elle ne peut l'ignorer.

[Les femmes ne connaissent rien aux lois ou à la politique.]


- 17 -

Elle [la femme] est faible, elle est souffrante, et c'est justement lorsque ses beaux yeux languissants témoignent qu'elle est atteinte, c'est alors que ta chère sibylle plane à de grandes hauteurs sur des sommets inaccessibles. Comment elle est là, qui le sait ?

Ta tendresse y a fait beaucoup. Si elle garde cette puissance, si, femme et mère, mêlée de l'homme, elle a en plein mariage la virginité sibyllique, c'est que ton amour inquiet, enveloppant le cher trésor, a fait deux parts de la vie, - pour toi-même le dur labeur et le rude contact du monde, - pour elle la paix et l'amour, la maternité, l'art, les doux soins de l'intérieur. […]

C'est en lui sauvant les misères du travail spécial où s'usent tes jours, cher ouvrier, que tu la tiens dans cette noblesse qu'ont seul les enfants et les femmes, aimable aristocratie de l'espèce humaine. Elle est ta noblesse, à toi, pour te relever de toi-même. Si tu reviens de ta forge, haletant, brisé d'efforts, elle, jeune et préservée, elle te verse la jeunesse, te rend un flot sacré de vie, et te refait Dieu, d'un baiser.

[L'homme travaille à l'extérieur de la maison.  La femme reste à la maison.  Le rôle de la femme est de seconder et de réconforter son mari.]


- 18 -

On ne peut dire (comme Proudhon) que la femme n'est que réceptive. Elle est productive aussi par son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le réel. Mais son idée n'arrive guère à la forte réalité. C'est pourquoi elle crée peu.

La politique lui est généralement peu accessible. Il y faut un esprit générateur et très mâle. Mais elle a le sens de l'ordre, et elle est très propre à l'administration.

Les grandes créations de l'art semblent jusqu'ici lui être impossibles. Tout œuvre forte de civilisation est un fruit du génie de l'homme.

[Les femmes ne connaissent rien à la politique ou aux Arts.]


- 19 -

Je ne reproche pas à la femme de ne point donner les choses pour lesquelles elle n'est pas faite. Je l'accuse seulement de sentir parfois trop exclusivement sa haute et charmante noblesse, et de ne pas tenir compte du monde de création, du sens générateur de l'homme, de son énergie féconde, des efforts prodigieux de ce grand ouvrier. Elle ne les soupçonne même pas.

Elle est la beauté et n'aime que le beau, mais sans effort, le beau tout fait. Il y a une autre beauté qu'elle a peine à saisir, celle de l'action, du travail héroïque, qui a fait cette belle chose, mais qui est plus belle elle-même, et souvent jusqu'au sublime.

Grande tristesse pour ce pauvre créateur de voir qu'en admirant l'effet (l'œuvre réussie), elle n'admire pas la cause, et trop souvent la dédaigne ! que ce soit justement l'effort qu'on a fait pour elle qui refroidisse son coeur, et qu'en méritant davantage, on commence à lui plaire moins !

[Michelet est contradictoire.  Il reproche aux femmes de ne pas s'intéresser à la création mais, d'après lui, une femme ne doit s'occuper que de son ménage, de son mari et de ses enfants.]


- 20 -

Madame, ne soyez pas parfaite. Gardez un tout petit défaut, assez pour consoler l'homme.

La nature veut qu'il soit fier. Il faut, dans votre intérêt, dans celui de la famille, qu'il le soit, qu'il se croie fort.

Quand vous le voyez baisser, attristé, découragé, le plus souvent le remède serait de baisser vous-même, d'être plus femme, et plus jeune, - même, au besoin, d'être enfant. - Second conseil : - Madame, ne partagez pas votre cœur.

[Une femme doit être inférieure à son mari.  Il est normal pour un homme d'être fier.]


- 21 -

Le coup d'État domestique de l'homme, c'est l'ignoble brutalité qui met la main sur la femme, c'est la violence sauvage qui profane un objet sacré ( si délicat, si vulnérable !), c'est l'ingratitude impie qui peut outrager son autel.

Le coup d'État de la femme, la guerre que fait le faible au fort, c'est sa propre honte à elle, l'adultère, qui humilie le mari, lui inflige l'enfant étranger, qui les avilit tous les deux, et les rend misérables dans l'avenir.

[L'adultère de la femme est un crime parce qu'il risque d'introduire un enfant illégitime dans la famille.]


- 22 -

Où va-t-on la placer [l'orpheline] ? dans une famille agricole ? Ce serait le meilleur ; mais ces rudes paysans qui s'exterminent, la traiteront comme eux, la tueront de travail. Elle n'est guère préparée à cette vie terrible, chancelante qu'elle est encore de ce moment de transition. Autres dangers, plus grands, si on la jette dans les centres industriels, s'il faut qu'elle affronte la corruption des villes, ce monde sans pitié où toute femme est une proie. On respecte si peu la fille sans parents ! Le chef même de famille à qui on la confie abusera souvent de son autorité. L'homme en fera un jeu, la femme la battra, les fils de la maison courront sus, et la voilà prise. Ou bien elle trouvera une implacable guerre, un enfer autour d'elle. Au-dehors, autre chasse des passants et de tous, et (le pis) des amies qui attirent et consolent, qui caressent afin de livrer.

[Le triste destin des orphelines sans protection.  Lire, par exemple, Le riche homme (Alice) de Simenon.]

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