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Page sur Émile Gaboriau

 

Monsieur Lecoq (1869)

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Monsieur Lecoq

Première partie

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

Chapitre XXXIII

Chapitre XXXIV

Chapitre XXXV

Chapitre XXXVI

Chapitre XXXVII

Chapitre XXXVIII

Chapitre XXXIX

Chapitre XL

Chapitre XLI

Chapitre XLII

Chapitre XLIII

Deuxième partie

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

ChapitreXIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

Chapitre XXXIII

Chapitre XXXIV

Chapitre XXXV

Chapitre XXXVI

Chapitre XXXVII

Chapitre XXXVIII

Chapitre XXXIX

Chapitre XL

Chapitre XLI

Chapitre XLII

Chapitre XLIII

Chapitre XLIV

Chapitre XLV

Chapitre XLVI

Chapitre XLVII

Chapitre XLVIII

Chapitre XLIX

Chapitre L

Chapitre LI

Chapitre LII

Chapitre LIII

Chapitre LIV

Chapitre LV

Épilogue

 

 

 

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  Première partie - L'enquête - Chapitre XXI

 

 

 

Ces délicates et épineuses questions d’identité qui, à tout moment, se représentent, sont le désespoir de la justice.

Les chemins de fer, la photographie et le télégraphe électrique ont multiplié les moyens d’investigation ; en vain. Tous les jours encore, il arrive que des malfaiteurs habiles réussissent à dérober au juge leur véritable identité, et échappent ainsi aux conséquences de leurs antécédents.

C’est à ce point qu’un spirituel procureur général disait une fois en riant, — et peut-être ne plaisantait-il qu’à demi :

«Les confusions de personnes ne cesseront que le jour où 

»la loi prescrira d’imprimer, au fer rouge, un numéro 

»d’ordre sur l’épaule de tout enfant déclaré à la mairie».

Certes, M. Segmuller eût souhaité ce numéro d’ordre à l’énigmatique prévenu qui était là devant lui.

Et cependant, il ne désespérait pas, et sa confiance, si elle était exagérée, n’était pas feinte.

Il pensait que cette circonstance des deux femmes était le côté faible du système du meurtrier, le point où il devait concentrer ses efforts.

Il l’abandonna, néanmoins, pénétré de cette juste théorie qu’à un premier interrogatoire on ne doit traiter à fond aucune question.

Lorsqu’il estima que sa menace avait produit son effet, il reprit :

— Ainsi, prévenu, vous affirmez ne connaître aucune des personnes qui se trouvaient dans le cabaret ?

— Je le jure.

— Vous n’avez jamais eu l’occasion de voir un individu dont le nom se trouve mêlé à cette déplorable affaire, un certain Lacheneur ?

— J’entendais ce nom pour la première fois quand le soldat mourant l’a prononcé, en ajoutant que ce Lacheneur était un ancien comédien...

Il eut un gros soupir, et ajouta :

— Pauvre troupier !... Je venais de lui donner le coup de mort, et ses dernières paroles ont été le témoignage de mon innocence.

Ce petit mouvement sentimental laissa le juge très froid.

— Par conséquent, demanda-t-il, vous acceptez la déposition de ce militaire ?

L’homme hésita, comme s’il eût flairé un piège et calculé la réponse.

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— J’accepte !... dit-il enfin; baste !

— Très bien. Ce soldat, vous devez vous le rappeler, voulait se venger de Lacheneur, lequel, en lui promettant l’argent, l’avait entraîné dans un complot. Contre qui complot ?... Contre vous, évidemment. D’un autre côté, prétendez n’être arrivé à Paris que ce soir-là même et n été conduit à la Poivrière que par le plus grand des hasards ...  Conciliez donc cela.

Le prévenu osa hausser les épaules.

— Moi, dit-il, je vois les choses autrement. Ces gens tramaient un mauvais coup contre je ne sais qui, et c’est parce que je les gênais qu’ils m’ont cherché querelle à propos rien.

Le coup du juge était bon, mais la parade était meilleure; si bien que le souriant greffier ne put dissimuler une grimace approbative. Lui, d’abord, il était toujours du parti du prévenu ... platoniquement, bien entendu.

— Passons aux faits qui ont suivi votre arrestation, M. Segmuller. Pourquoi avez-vous refusé de répondre à toutes les questions ?...

Un éclair de rancune réelle ou de commande brilla dans l’oeil du meurtrier.

— C’est bien assez d’un interrogatoire, grommela-t-il, faire un coupable d’un innocent !...

L’homme grossier reparaissait sous le pitre goguenard bon enfant.

— Je vous engage, dans votre intérêt, dit sévèrement le juge, à rester convenable. Les agents qui vous ont arrêté ont observé que vous étiez au fait de toutes les formalités et que vous connaissiez les aîtres de la prison.

— Eh! monsieur, ne vous ai-je pas dit que j’avais été pris et mis en prison plusieurs fois, toujours faute de papiers ?... Je dis la vérité, par conséquent vous ne me ferez pas me couper, allez !

Il avait déposé son masque d’insouciance gouailleuse, et affectait maintenant un ton bourru et mécontent.

Cependant, il n’était pas au bout de ses peines, l’attaque sérieuse allait seulement commencer. M. Segmuller déposa sur son bureau un petit sac de toile :

- Reconnaissez-vous ceci? demanda-t-il.

— Parfaitement ! ... C’est le paquet qui a été cacheté au greffe par le directeur.

Le juge ouvrit le sac et vida sur une feuille de papier la poussière qu’il contenait.

— Vous n’ignorez pas, prévenu, dit-il que cette poussière provient de la boue qui recouvrait vos pieds jusqu’à la cheville. L’agent de police qui l’a recueillie s’est transporté au poste où vous avez passé la nuit, et il a constaté, entre cette poussière et celle qui recouvre le sol du violon, une parfaite conformité.

L’homme écoutait, bouche béante.

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— Donc, continua le juge, c’est au poste certainement, et à dessein, que vous vous êtes sali. Quel était votre projet ?

— Je voulais...

— Laissez-moi achever. Résolu, pour garder le secret de votre identité, à endosser l’individualité d’un homme des dernières classes de la société, d’un saltimbanque, vous avez réfléchi que les recherches de votre personne vous trahiraient. Vous avez prévu ce qu’on penserait quand on vous ferait déshabiller au greffe, et qu’on verrait sortir de bottes malpropres, grossières, éculées, telles que celles que vous portiez, des pieds soignés comme les vôtres ...  car ils sont soignés à l’égal de vos mains, et les ongles sont passés à la lime. Qu’avez-vous fait alors ? Vous avez jeté sur le sol le contenu de la cruche du violon, et vous avez piétiné dans la boue...

Pendant ce réquisitoire, le visage de l’homme avait exprimé tour à tour l’inquiétude, l’étonnement le plus comique, l’ironie, et en dernier lieu une franche gaieté.

A la fin, il parut céder à un de ces accès de fou rire qui coupent la parole.

— Voilà ce que c’est, dit-il s’adressant non au juge, mais à Lecoq, voilà ce qu’il arrive quand on cherche midi à quatorze heures. Ah !... monsieur l’agent, il faut être fin, mais pas tant que ça... La vérité est que lorsqu’on m’a mis au poste, il y avait quarante-huit heures, dont trente-six passées en chemin de fer, que je ne m’étais déchaussé. Mes pieds étaient rouges, enflés, et ils me cuisaient comme le feu. Qu’ai-je fait ? J’ai versé de l’eau dessus... Pour le reste, si j’ai la peau douce et blanche, c’est que j’ai soin de moi... De plus, à l’exemple de tous les gens de ma profession, je ne porte jamais que des pantoufles... C’est si vrai que je n’avais pas seulement de bottes à moi quand j’ai quitté Leipzig, et que M. Simpson m’a donné cette vieille paire qu’il ne mettait plus...

Lecoq se frappait la poitrine.

— Niais que je suis, pensait-il, imbécile, étourdi, idiot... Il fallait attendre l’interrogatoire pour parler de cette circonstance. Quand cet homme qui est très fort m’a vu recueillir cette poussière, il a deviné mes intentions, il a cherché une explication, et il l’a trouvée ... et elle est plausible, un jury l’admettrait.

C’est là précisément ce que se disait M. Segmuller. Mais il n’était ni surpris, ni ébranlé par tant de présence d’esprit.

— Résumons-nous, dit-il. Persistez-vous, prévenu, dans vos affirmations ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! ... je suis forcé de vous le dire, vous mentez.

Les lèvres de l’homme tremblèrent très visiblement, et il balbutia :

— Que ma première bouchée de pain m’étrangle si j’ai dit un seul mensonge.

— Un seul !... Attendez.

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Le juge sortit de son tiroir les clichés coulés et les présenta au meurtrier.

— Vous m’avez déclaré, poursuivit-il, que les deux femmes avaient la taille d’un cuirassier... Or voici les empreintes  laissées par ces femmes si grandes. Elles étaient «noires comme des taupes» prétendez-vous; un témoin vous dira que l’une d’elle petite et mignonne, a la voix douce et est  merveilleusement blonde.

Il chercha les yeux de l’homme, les trouva et lentement ajouta :

— Et ce témoin est le cocher dont les fugitives ont pris la voiture rue du Chevaleret...

Cette phrase fut pour le prévenu comme un coup d’assommoir; il pâlit, chancela et fut contraint, pour ne pas tomber de s’appuyer au mur.

— Ah !... vous m’avez dit la vérité !... poursuivit le juge impitoyable, qu’est-ce alors que cet homme qui vous attendait pendant que vous étiez à la Poivrière ? Qu’est-ce que ce complice qui, après votre arrestation, a osé pénétrer dans le cabaret pour y reprendre quelque pièce compromettante, une lettre, sans doute, qu’il savait être dans la poche du tabi de la veuve Chupin ? Qu’est-ce que cet ami si dévoué et si hardi, qui a su feindre l’ivresse, à ce point que les sergents de ville, trompés, l’ont enfermé avec vous ? Soutiendrez-vous que vous n’avez pas concerté avec lui votre système de défense ? Affirmez-vous qu’il ne s’est pas assuré ensuite le concours de la Chupin ?...

Mais déjà, grâce à un effort surhumain, l’homme était redevenu maître de soi.

— Tout ça, fit-il d’une voix rauque, est une invention de la police !...

Si fidèle qu’on suppose le procès-verbal d’un interrogatoire, il n’en rend pas plus l’exacte physionomie que des cendres froides ne donnent la sensation d’un feu clair.

On peut noter les moindres paroles; on ne saurait traduire le mouvement de la passion, l’expression du visage, les réticences calculées, le geste, l’intonation, les regards qui se croisent, chargés de soupçons ou de haine, enfin l’angoisse émouvante et terrible d’une lutte mortelle.

Pendant que le prévenu se débattait sous sa parole vibrante, le juge d’instruction tressaillait de joie.

— Il faiblit, pensait-il, je le sens, il s’abandonne, il est à moi !...

Mais tout espoir de succès immédiat s’évanouit, dès qu’il vit ce surprenant adversaire dompter sa défaillance d’une minute, se raidir et se redresser avec une énergie nouvelle et plus vigoureuse.

Il comprit qu’il lui faudrait plus d’un assaut avant d’avoir raison d’un caractère si solidement trempé.

Aussi est-ce d’une voix rendue plus rude par l’attente trompée, qu’il reprit :

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— Décidément, nous niez l’évidence même.

Le meurtrier était redevenu de bronze. Il devait regretter amèrement sa faiblesse, car une audace infernale étincelait dans ses yeux.

— Quelle évidence ?... dit-il en fronçant les sourcils. Le roman inventé par la police est vraisemblable, je ne dis pas le contraire; mais il me semble que la vérité est au moins aussi probable. Vous me parlez d’un cocher qui a chargé, rue du Chevaleret, deux femmes petites et blondes... Qui prouve que ce sont bien celles qui se trouvaient dans ce cabaret de malheur ?...

La police a suivi leurs traces sur la neige.

— La nuit, à travers des terrains coupés de fondrières, le long d’une rue, quand il tombait une pluie fine et que le dégel commençait ! ... C’est bien fort.

Il étendit le bras vers Lecoq et d’un ton écrasant de mépris, il ajouta :

— Il faut à un agent de police une fière confiance en soi ou une rude envie d’avancement, pour demander qu’on coupe la tête d’un homme sur une preuve pareille !

Tout en faisant voler sa plume, le souriant greffier observait.

— Pan ! ... dans le noir !... se dit-il.

Terrible, en effet, était le reproche, et il remua le jeune policier jusqu’au plus profond des entrailles. Il était touché, et si juste qu’il oublia en quel lieu il se trouvait et se dressa furieux.

— Cette circonstance ne serait rien, dit-il vivement, si elle n’était l’anneau d’une longue chaîne...

— Silence, monsieur l’agent, interrompit le juge.

Et se retournant vers le prévenu :

— La justice, poursuivit-il, n’utilise les charges recueillies par la police qu’après les avoir contrôlées et évaluées.

— N’importe ! ... murmura l’homme, je voudrais bien voir ce cocher.

— Soyez sans crainte, il répétera sa déposition en votre présence.

— Eh bien ! ... je serai content alors. Je lui demanderai comment il s’y prend pour dévisager les gens, quand il fait noir comme dans un four. Sans doute, ce beau donneur de signalements est de la race des chats, qui y voient mieux la nuit que le jour.

Il s’interrompit soudain et se frappa le front, éclairé en apparence par une inspiration soudaine.

— Suis-je assez bête !... s’écria-t-il, je me fais de la bile au sujet des femmes pendant que vous savez qui elles sont. Car vous le savez, n’est-ce pas, monsieur, puisque le cocher les a ramenées à leur domicile ?

M. Segmuller se sertit deviné. Il vit que le prévenu s’ef-

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forçait d’épaissir les ténèbres précisément sur le point que la prévention avait tant d’intérêt à éclairer.

Comédien incomparable, l’homme avait prononcé cette phrase avec l’accent de la plus sincère candeur. Mais l'ironie était sensible, et s’il raillait, c’est qu’il savait n’avoir à redouter de ce côté.

— Si vous êtes conséquent, reprit le juge, vous niez l’assistance d’un complice, d’un camarade.

— A quoi bon nier, monsieur, puisque vous ne croyez de ce que j’affirme ? Vous traitiez tout à l’heure mon patron M. Simpson, de personnage imaginaire. Que dirai-je donc de ce prétendu complice ? Ah ! ... les agents qui l’ont inventé en font un bon garçon. Mécontent sans doute de leur avoir échappé une première fois, il vient se remettre entre leurs griffes. Ces messieurs prétendent qu’il s’est concerté avec moi et ensuite avec la cabaretière. Comment s’y est-il pris ?... Après cela, en le tirant du cabanon où j’étais, on l’a peut-être enfermé avec la vieille ...

Goguet le greffier écrivait et admirait.

— Voilà, pensait-il, un gaillard qui a le fil, et qui n’aura pas besoin de la langue d’un avocat devant le jury.

— Enfin, continua l’homme, qu’y a-t-il contre moi ?... Un nom, Lacheneur, balbutié par un mourant, des empreintes sur la neige fondante, la déclaration d’un cocher, un soupçon vague au sujet d’un ivrogne. C’est tout ?... ce n’est guère.

— Assez! interrompit M. Segmuller. Votre assurance est grande, maintenant, mais votre trouble tout à l’heure était plus grand encore. Quelle en était la cause ?...

— La cause ! ... s’écria le meurtrier avec une sorte de rage. La cause ? Vous ne voyez donc pas, monsieur que vous me torturez effroyablement, sans pitié, moi, innocent, qui vous dispute ma vie. Depuis tant d’heures que vous me tournez et me retournez, je suis comme sur la bascule de la guillotine, et à chaque mot que je prononce, je me demande si c’est celui-là qui va faire partir le ressort. Mon trouble vous surprend, quand j’ai senti vingt fois le froid du couteau sur mon cou ! Tenez ... je n’oserais pas souhaiter un tel supplice à mon plus cruel ennemi.

Il devait en effet souffrir atrocement, et on le voyait parce qu’il est de ces phénomènes physiques qui échappent à la plus robuste volonté. Ainsi, ses cheveux étaient trempés de sueur, et de grosses gouttes qu’il essuyait avec sa manche roulaient par moments de son visage pâli.

— Je ne suis pas votre ennemi, dit doucement M. Segmuller, qui avait pris le mot pour lui. Un juge d’instruction n’est ni l’ami ni l’ennemi d’un prévenu, il n’est que l’ami de la vérité et des lois. Je ne cherche ni un innocent ni un coupable. Je veux trouver ce qui est. Il faut que je sache qui vous êtes... et je le saurai.

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— Eh !... je me tue à le dire: je suis Mai !

— Non.

— Qui donc serais-je alors ?... Un grand personnage déguisé ?... Ah! je le voudrais bien. J’aurais de bons papiers, en ce cas, je vous les montrerais et vous me lâcheriez ...  car vous le savez bien, mon bon monsieur, je suis innocent comme vous.

Le juge avait quitté son bureau, et était venu s’adosser à la cheminée, à deux pas du prévenu.

— N’insistez pas, dit-il.

Et aussitôt, changeant de ton et de manière, il ajouta, avec l’urbanité parfaite d’un homme du monde s’adressant à un de ses pairs :

— Faites-moi l’honneur, monsieur, de me croire assez de perspicacité pour avoir su démêler, sous le rôle difficile que vous jouez avec une désolante perfection, un homme supérieur, un homme doué des plus rares facultés.

Lecoq vit bien que ce brusque changement déroutait le meurtrier.

Il essaya de rire : le rire expira dans sa gorge, lugubre comme un sanglot, et deux larmes jaillirent de ses yeux.

— Je ne vous torturerai pas davantage, monsieur, continua le juge. Avec vous, d’ailleurs, sur le terrain des questions subtiles, je serais battu, je l’avoue en toute modestie. Quand je reviendrai à la charge, c’est que j’aurai en mains assez de preuves pour vous en écraser...

Il se recueillit; puis, lentement et en appuyant sur chaque mot, il ajouta :

— Seulement, n’attendez plus alors de moi les égards que je vous accorderais si volontiers en ce moment. La justice est humaine, monsieur, c’est-à-dire indulgente pour certains crimes. Elle a mesuré la profondeur des abîmes où peut rouler l’homme honnête que la passion égare. Tous les ménagements qui ne seraient pas contre mes devoirs, je vous les promets... Parlez, monsieur... Dois-je faire sortir l’agent de police que voici ? Voulez-vous que je charge mon greffier de quelque commission ?...

Il se tut.

Il attendait l’effet de ce dernier, de ce suprême effort.

Le meurtrier dardait sur lui un de ces regards qui s’efforcent de pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Ses lèvres remuèrent; on put croire qu’il allait parler... Mais non. Il croisa ses bras sur sa poitrine et murmura :

— Vous êtes bien honnête, monsieur; malheureusement, je ne suis que le pauvre diable que je vous ai dit : Mai, artiste pour parler au public et «tourner le compliment...»

— Qu’il soit donc fait selon votre volonté, prononça tristement le juge. M. le greffier va vous donner lecture de votre interrogatoire ... écoutez.

Goguet aussitôt se mit à lire. Le prévenu écouta sans

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observations, mais à la fin, il refusa de signer, redoutant, déclara-t-il, «quelque traîtrise du grimoire».

L’instant d’après, les gardes de Paris qui l’avaient amené, l’entraînaient...

 

 

 

 


                 

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