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Commentaires sur le livre

L'affaire du chien des Baskerville de Pierre BAYARD

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Après son étude du Meurtre de Roger Ackroyd d'Agatha Christie, l'auteur Pierre Bayard propose maintenant celle du Chien des Baskerville d'Arthur Conan Doyle.

La méthode de Pierre Bayard comporte toujours trois volets :

1 - Révéler les erreurs et les invraisemblances contenues dans un roman

2 - Affirmer l'autonomie des personnages par rapport à l'auteur

3 - Contester la culpabilité de certains condamnés

Le premier volet semble le plus prometteur et le plus productif.  Il n'est pas douteux que des romans, des films ou des émissions de télévision contiennent des quantités non négligeables d'erreurs et d'invraisemblances, mais il est possible de diverger d'opinion quant aux conclusions à tirer de ce phénomène.

Le chien des Baskerville semble truffé "d'invraisemblances", mais devrait-on pour autant désigner un autre coupable ?  Doit-on conclure que les personnages sont autonomes par rapport à l'auteur ?  Le problème se situe-t-il au niveau des personnages ou à un autre niveau ?

Erreurs et invraisemblances.

Un roman étant une fiction, une oeuvre de création, une structure artificielle, la notion d'erreur ne peut pas y être la même que dans la réalité.  Dans les romans, il y a des erreurs qui n'en sont pas.  Par exemple, la mort de Selden dans Le chien des Baskerville n'est pas due strictement au hasard.  Il s'agit d'un des nombreux exemples de justice expéditive qui existent dans les romans.

Il est certain qu'un grand nombre des erreurs officielles ou avouées ne font que partie du spectacle.  Après tout, dans un roman policier, il doit y avoir des victimes, des péripéties et des rebondissements.  Quand un coupable est éliminé, on peut considérer la chose comme sa punition.

Dans un roman, personne ne meurt vraiment.  Une victime peut donc être sacrifiée simplement pour assurer la condamnation du coupable.  Cela est possible dans une fiction parce que les auteurs ont une grande liberté du point de vue de la créativité.  Dans un tel cas, l'erreur n'en est pas vraiment une.

Une erreur avouée n'est probablement pas une vraie erreur.  Une véritable erreur serait une erreur qui aurait échappé à tout le monde, même à Sherlock Holmes et à Watson.

Sherlock Holmes est-il coupable de négligence en ne protégeant pas assez Henry Baskerville ?  Peut-être Conan Doyle a-t-il écrit le roman tel qu'il le voulait et la fin, avec l'attaque sur Henry, est-elle comme il l'a pensée.

Dans son livre, Pierre Bayard souligne des erreurs qu'il pense avoir trouvées dans plusieurs des nouvelles de Conan Doyle (Pierre Bayard, L'affaire du chien des Baskerville, page 52).  La lecture de quelques-uns de ces textes donne des résultats mitigés.

Quatre de ces nouvelles ne posent vraiment pas de problèmes.

Dans La cycliste solitaire (Résurrection de Sherlock Holmes)  l'enlèvement de la jeune fille est sans conséquence, puisqu'elle est retrouvée et libérée un peu plus tard.  Il ne s'agit que d'une péripétie de roman.  Les coupables sont livrés à la justice.

Le baron Gruner du Client célèbre (Archives sur Sherlock Holmes)  est défiguré par une de ses anciennes maîtresses qu'il a maltraitée.  Il s'agit d'un cas classique d'oeil pour oeil dent pour dent.  Gruner, un assassin, était parvenu à échapper à la justice officielle.  Justice expéditive.  Sherlock Holmes ne peut pas empêcher une attaque contre lui-même, mais cela fait partie des risques du métier.  Il doit bien y avoir quelques bagarres dans les romans policiers.

Le pensionnaire en traitement (Souvenirs de Sherlock Holmes) raconte une de ces histoires où quelqu'un, dans le passé, a trahi ses complices et où les complices viennent se venger plusieurs années plus tard.  L'assassinat de Blessington peut être assimilé à un règlement de compte de la pègre.  Les coupables périssent dans un naufrage.  Justice expéditive.

Dans Un scandale en Bohème (Les aventures de Sherlock Holmes), la coupable parvient à déjouer Sherlock Holmes, mais la fin de la nouvelle est plus conformiste qu'elle ne le semble.  Irène Adler n'est pas du même rang que le roi de Bohème.  Le roi se marie dans son monde, Irène dans le sien.  Le scandale est évité et tout est bien qui finit bien.  Lire L'affaire Lerouge d'Émile Gaboriau.

D'autres textes sont un peu plus ambigus, mais peut-être pas hors normes.

Dans Le pouce de l'ingénieur (Les aventures de Sherlock Holmes), Holmes n'est pas responsable de la fuite des coupables, puisqu'il ne savait pas où ils étaient.  Mais pourquoi les coupables peuvent-ils s'enfuir alors que, théoriquement, des coupables devraient être châtiés ?  C'est peut-être que deux des criminels, au moins, ont sauvé la vie de la victime.

La coupable des Trois pignons (Archives sur Sherlock Holmes)  échappe à la prison, mais elle n'était pas accusée de meurtre, seulement d'avoir fait rosser un de ses anciens amants.  Elle a dû payer cinq mille livres.  Cinq mille livres est-ce assez ou n'est-ce pas assez ?  Il y a tout de même eu punition.

 Pour L'interprète grec (Souvenirs de Sherlock Holmes), Sherlock Holmes a peut-être été négligent en n'interdisant pas à l'interprète de rentrer chez lui, mais il peut s'agir d'une péripétie de roman.  Les deux coupables anglais sont tués plus tard.  Justice expéditive.

Il y a peut-être eu négligence dans le cas de John Openshaw des Cinq pépins d'oranges (Les aventures de Sherlock Holmes), mais Openshaw était peut-être une victime nécessaire pour alourdir le dossier des coupables qui périssent dans un naufrage.  Justice expéditive.

Comme on le voit les textes vraiment ambigus de Conan Doyle ne sont pas si nombreux.  Et sur combien d'aventures de Sherlock Holmes au total ?

Relever les erreurs contenues dans un roman est une chose mais, apparemment, Pierre Bayard ne conteste pas vraiment la culpabilité des accusés dans les textes qui viennent d'être cités, la démonstration s'arrête à la première étape.  Dans ce genre d'exercice, il ne faut pas seulement relever les erreurs commises par le détective, mais aussi révéler le contexte précis dans lequel se déroule l'action.

James Mortimer.

D'après Pierre Bayard, Sherlock Holmes suivrait une fausse piste, tout d'abord à cause du témoignage du docteur Mortimer, qui introduit une coloration surnaturelle dans son compte rendu et est trop prompt à voir un crime dans la mort de Charles Baskerville.

Il faut dire cependant que le surnaturel serait d'abord évoqué par Charles Baskerville lui-même.  Les familiers des Baskerville connaissent l'histoire d'un lointain ancêtre de la famille, Hugo, qui aurait causé la mort d'une jeune fille.  La légende veut que Hugo lui-même ait été tué par un énorme chien descendu de l'enfer.  Charles Baskerville, de plus en plus affecté par la légende, allait jusqu'à prétendre voir des apparitions d'un chien gigantesque sur la lande entourant sa propriété.

Lors du décès de Charles, le docteur Mortimer remarque les traces d'un chien à quelque distance du cadavre.  Mortimer en conclut que la mort de Charles Baskerville aurait la même cause que celle d'Hugo.  Sherlock Holmes qui lui ne croit pas aux phénomènes surnaturels transforme l'histoire du chien assassin en celle d'un assassin au chien.  Dans l'une ou l'autre version, la mort de Charles Baskerville serait le résultat d'un crime, ce que met en doute l'auteur Pierre Bayard.  L'opinion de Sherlock Holmes est renforcée par le vol des chaussures d'Henry Baskerville.  Soulignons que, étant donné que les aventures de Sherlock Holmes sont des histoires policières, il est peut-être normal de considérer les morts comme le résultat de crimes, plutôt que d'accidents.

Encore plus fondamentalement, la coloration pseudo-surnaturelle du roman a sans doute été décidée par Conan Doyle.  C'est lui qui commence Le chien des Baskerville par la légende d'Hugo et qui a créé cette histoire de gros chien phosphorescent invisible qui ne laisse pas de traces.  Il existe chez Jean Ray, par exemple, beaucoup d'histoires de fantômes qui ne sont pas des fantômes.

Charles Baskerville.

Dans le cas où la mort de Charles Baskerville aurait été provoquée par l'apparition d'un chien monstrueux, Pierre Bayard s'étonne du fait que le chien n'ait pas mordu Baskerville, et ne croit pas l'explication, donnée dans le livre, selon laquelle les chiens ne mordent pas les cadavres.

Selon Pierre Bayard, la mort de Charles Baskerville aurait été le résultat d'un accident et non pas d'un crime et si le chien n'a pas mordu Baskerville c'est qu'il a été rappelé par son maître.  La thèse de l'accident est intéressante, mais n'explique pas à elle seule pourquoi Charles Baskerville n'a pas été mordu par le chien.  L'attaque du chien aurait pu être accidentelle et le chien aurait pu mordre Baskerville quand même.  Pierre Bayard suppose que le maître du chien a rappelé son animal, mais les chiens ne sont pas obligés d'obéir.  Le degré d'obéissance du  chien dépend un peu de son caractère.  La question du caractère du chien sera abordée un peu plus loin.

Les doutes de Pierre Bayard sont valables, mais il est possible d'aller encore plus loin que lui dans le questionnement et dans les suppositions.  Le roman affirme que Baskerville serait mort avant que le chien ne le rejoigne et que, pour cette raison le chien n'aurait pas mordu Baskerville, parce que les chiens ne mordent pas les cadavres.  Mais pourquoi Baskerville est-il mort avant l'assaut du chien ?  La mort de Baskerville n'aurait-elle pas pu être le résultat des morsures, des coups et de la frayeur ?

Si la mort de Charles a été causée par l'attaque d'un chien, il est tout de même curieux que le chien n'ait laissé absolument aucune traces.  Des traces de chien ont été vues par le docteur Mortimer, mais si loin du cadavre que les enquêteurs officiels n'en ont pas tenu compte.  Pourquoi n'y-a-t-il pas de traces de pattes plus près du cadavre de Baskerville ?  Le chien se déplaçait-il comme une danseuse de ballet ?

Pourquoi Charles Baskerville meurt-il à la suite de l'attaque du chien ?  Baskerville aurait pu survivre et témoigner.  Qu'aurait fait le coupable dans ce cas ?

Que tous les faits se produisent dans le bon ordre et au bon moment : la mort de Charles Baskerville, l'absence de morsures (parce que les chiens ne mordent pas les cadavres)  et de traces de pattes est-il le simple fruit du hasard où ne signale-t-il pas plutôt que, malgré tous ses défauts, Le chien des Baskerville est un spectacle où l'auteur ne raconte strictement que ce qu'il veut raconter au moment précis où il veut le faire ?

Il semble y avoir un problème de stratégie dans ce roman.  Le chien fait tout son possible pour ne pas laisser de traces mais, pour être conforme à la légende, le chien ne devrait-il pas, au contraire, déchiqueter ses victimes ?

Escapade londonienne.

Pierre Bayard s'étonne du fait que le coupable se soit donné la peine de se rendre à Londres, comme s'il tenait absolument à attirer l'attention de Sherlock Holmes.  Si on prend le roman comme un spectacle, l'épisode londonien fournit peut-être une péripétie spectaculaire de plus.  Il y a chasse à l'homme, vols, un suspect déguisé, défi à l'enquêteur, etc.  Demande-t-on pourquoi il y a des poursuites en voitures dans les films ?

D'après le livre, le coupable serait venu à Londres pour tenter de simuler un accident dont aurait été victime Henry Baskerville, afin de brouiller les pistes.  Que deux Baskerville décèdent au même endroit des mêmes causes aurait pu attirer l'attention des autorités.  Sherlock Holmes ayant fait échouer le plan du coupable, celui-ci a été obligé d'attendre l'arrivée d'Henry dans la propriété des Baskerville.  Le coupable a profité de son séjour londonien pour voler des chaussures, appartenant à Henry Baskerville, qu'il comptait faire renifler à son chien.

Selden.

Pierre Bayard ne croit pas la version officielle selon laquelle la mort de Selden aurait été causée par une attaque du chien des Baskerville.  Il est vrai de dire que le chien n'est jamais vu comme tel et qu'il laisse encore moins de traces que dans le cas de Charles Baskerville.  Aucune trace de morsure.  Aucune trace de pattes.

Pierre Bayard croit plutôt à la thèse d'un accident.  Selden serait bêtement tombé dans une crevasse, sans aucune intervention criminelle.  Mais si aucun chien n'a été vu, un chien a tout de même été entendu.  Le chien des Baskerville n'a-t-il pas un aboiement caractéristique ?  Sherlock Holmes et Watson ont-ils pu confondre l'aboiement d'un quelconque chien sur la lande avec l'aboiement d'un chien poursuivant Selden ?  En admettant que Selden soit mort par accident, pourquoi l'accident s'est-il produit juste à ce moment-là ?  Charles Baskerville et Selden seraient morts par accident ?  Deux accidents coups sur coups ?  Il n'y a pas beaucoup d'accidents sans  causes dans les romans.  Les accidents sont voulus et ont un sens dans l'histoire.

Pierre Bayard motive sa théorie de l'accident par l'absence de traces et la quasi impossibilité où aurait été le coupable de faire disparaître le chien en un temps aussi court.  Il est vrai que tout cela peut paraître invraisemblable, notons toutefois que la lande est pleine de cabanes de pierres abandonnées, peut-être aussi de crevasses ou de grottes.  Il existe des cachettes possibles.  Il faut encore supposer la capacité, pour le coupable, de faire taire le chien à volonté.

On peut se demander dans le cas de Selden, comme dans celui de Charles Baskerville, si les bonnes choses n'arrivent pas au bon moment parce que un roman est un spectacle planifié.

La mort de Selden représente un cas de justice expéditive, comme on en voit souvent dans les romans.

Y a-t-il un chien des Baskerville ?

Quel chien étrange que celui des Baskerville !  Un chien énorme, phosphorescent, mais invisible et qui ne laisse pas de traces.

Pierre Bayard a raison de souligner que le moyen  choisi par le criminel pour commettre ses crimes est bien compliqué et que l'utilisation d'un chien génère un haut degré d'incertitude.  Mais tout cela n'est-il pas un spectacle ?

Le comportement d'un animal n'est jamais tout à fait prévisible.  Le chien pourrait agresser le premier inconnu rencontré ou se mettre à chasser les lièvres, les oiseaux et les bêtes puantes.  Les chiens n'obéissent pas toujours.  Ils peuvent aller à gauche si on leur dit d'aller à droite.  Il y a, à tous moments, des risques de rencontre fortuites, d'accidents ou d'imprévus.  Tout cela est vrai, mais Pierre Bayard va-t-il assez loin dans ses interrogations ?  Désigner un autre coupable rend-il le roman plus réaliste ?  L'auteur lui-même n'est-il pas responsable des imperfections de son roman ?

Si le coupable officiellement désigné, Jack Stapleton, est plus ou moins une victime, comme le suggère Pierre Bayard, pourquoi a-t-il acheté secrètement un chien ?  Pourquoi cache-t-il le chien et l'enduit-il de phosphore ?  Est-ce là le comportement de quelqu'un qui ne projette aucun mauvais coup ?  D'après Pierre Bayard, le phosphore permettrait à Stapleton de sauver son chien si celui-ci s'enfonçait dans les marais.  Mais être visible ne sauverait pas le chien comme tel.  Stapleton est seul, ses moyens sont limités.  Le chien pourrait se noyer, même visible, sans que son propriétaire puisse lui porter secours.  Une personne qui tient à son chien devrait éviter de se promener avec lui, la nuit, dans les marais et toujours le tenir en laisse.

Quels sont les effets du phosphore ?  Watson qui touche le museau du chien prétend ressentir un effet de brûlure «Je posai ma main sur le museau luisant; quand je la retirai, mes doigts brûlaient et brillaient dans la nuit.»  (Conan Doyle, Le chien des Baskerville, chapitre XIV).  Si le phosphore brûle Watson, ne brûle-t-il pas le chien ?  Le phosphore est-il toxique ?  Les chiens se lèchent.  Si le chien est couvert de phosphore, ne devrait-il pas y avoir des traces de phosphore à des kilomètres à la ronde ?  Les chiens se roulent par terre, se frottent aux arbres, aux murs, etc.

Pourquoi quelqu'un qui n'a aucune mauvaise intention ferait-il vivre un chien dans des conditions aussi pénibles ?  Jack Stapleton prendrait plaisir à effrayer les paysans.  Stapleton aurait pu passer un mauvais quart d'heure si les paysans s'étaient aperçu du stratagème.  Est-il de bonne politique de terroriser ses voisins ?

Pourquoi le chien n'est-il jamais vu (seulement aperçu) et ne laisse-t-il jamais de traces, même dans les promenades ?  Stapleton efface-t-il les traces avec un balai au fur et à mesure ?

Pourquoi Stapleton n'est-il jamais vu, notamment par les paysans, avec le chien ?  Si Pierre Bayard peut contester la culpabilité de Stapleton, ne pourrait-on pas remettre en question l'identité du maître du chien ?  Qui a réellement acheté le chien ?  Si l'inconnu à la barbe de Londres n'était pas Stapleton, quelqu'un d'autre que Stapleton n'a-t-il pas acheté le chien ?

Stapleton ne doit-il pas parfois élever la voix pour commander à son chien ?  Pourquoi n'est-il jamais entendu, même lors de l'attaque sur Selden ?

Si Sherlock Holmes croit à la présence d'un chien, pourquoi ne le recherche-t-il pas ?  Il n'était pas obligé de le trouver, mais pouvait au moins le chercher.  Pourquoi Sherlock Holmes ne surveille-t-il pas mieux Stapleton ?  Pourquoi le chien ne mord-il pas et ne laisse-t-il pas de traces ?  N'est-ce pas parce que l'auteur voulait aller au bout de son roman et que Conan Doyle voyait la fin avec l'attaque sur Henry Baskerville ?  De ce point de vue, il était hors de question que Holmes trouve le chien avant la fin du roman et il valait mieux que le chien ne laisse pas de traces.  Une des raisons qui empêche Holmes d'arrêter Stapleton est l'absence de traces.  Pas de traces, pas de chien.  Pas de chien, pas de maître.  N'y a-t-il pas une progression dramatique entre la mort de Charles Baskerville, celle de Selden et l'attaque sur Henry Baskerville ?  C'est ce que Conan Doyle voulait et c'est ce qu'il a écrit.

Pourquoi le chien ne s'en prend-il qu'aux Baskerville ?  Selden aurait été attaqué parce qu'il portait des vêtements d'Henry Baskerville.

Il existe une controverse au sujet du caractère du chien des Baskerville.  Pierre Bayard en fait un chien peu agressif, ce qui entre en contradiction avec une déclaration selon laquelle, lorsqu'il a été acheté à des marchands de Londres, le chien était «le plus gros et le plus féroce qu'ils possédassent» (Conan Doyle, chap. XV).  Sherlock Holmes a-t-il vérifié cette information ?  Il aurait dû.  C'est une erreur s'il ne l'a pas fait.  Il ne doit être si difficile d'obtenir des renseignements à propos d'un chien acheté à Londres.  Le chien est-il paisible ou agressif ?  S'il est énorme et agressif, il aurait dû mordre Charles Baskerville et le sentiment de terreur qu'éprouvent les témoins de l'agression dont est victime Henry n'est pas si exagéré.  Après la mort du chien, à un moment où les témoins ont eu quelque peu le temps de retrouver leur calme, la description de l'animal est toujours impressionnante : «Rien que par la taille et la puissance, c'était une bête terrible ; ni un pur molosse ni un pur dogue; sans doute un mélange des deux : décharné, sauvage, aussi fort qu'une petite lionne.» (Conan Doyle, chap. XIV).  On peut se demander s'il était si facile de commander à un animal si gros, puissant et féroce.  Il faudrait supposer que le chien était parfaitement dressé et que le maître avait un parfait contrôle sur sa bête.  Quand le chien a-t-il été dressé ?  Ce genre de chien n'obéit pas à tout le monde.

Si Jack Stapleton est allé au rendez-vous avec Charles Baskerville, pourquoi Stapleton a-t-il amené son chien avec lui ?  Stapleton pouvait bien se promener sur la lande avec son chien, mais pour un rendez-vous ?  Charles Baskerville aurait pu voir le chien.  Les risques d'accidents étaient multipliés, comme on l'a bien vu.  Stapleton n'était-il pas mieux de laisser le chien dans sa cachette ?

On voit bien que le nombre de questions suggérées par la lecture du Chien des Baskerville est infini.  Il n'est pas possible qu'un tel nombre d'incertitudes et d'invraisemblances soit le fait de l'un ou l'autre personnage.  La responsabilité n'est-elle pas celle de l'auteur ?

Le chien des Baskerville compte cinq événements ou moments forts :

1 - La légende d'Hugo Baskerville

2 - L'attaque sur Charles

3 - L'escapade à Londres

4 - La mort de Selden

5 - L'attaque sur Henry Baskerville, avec la mort du chien et celle de Stapleton

Il y a une progression dramatique entre la mort de Charles Baskerville, celle de Selden et l'attaque dont est victime Henry.  Peut-être l'auteur n'a-t-il vu que cela et ne s'est-il pas préoccupé des nombreuses invraisemblances qui subsistaient dans son histoire.  Le chien est tué en attaquant Henry Baskerville, à la fin du roman.  Peut-être était-ce la finale souhaitée par l'auteur et n'a-t-il pas voulu voir tout ce qui pouvait contrecarrer ses plans.  Peut-être Conan Doyle, souffrant d'une aversion envers son héros et ne s'étant résigné à écrire un nouveau Sherlock Holmes qu'à contrecoeur, comme souligné par Pierre Bayard (Pierre Bayard, pp. 125-126), a-t-il en quelque sorte bâclé son roman ?  Dans ce cas les imperfections du roman ont été causées par l'auteur, qui aurait pu corriger son texte s'il s'en était donné la peine.

Laura Lyons.

Pierre Bayard met en doute le témoignage de pas mal de monde dans Le chien des Baskerville.  Pourquoi pas celui de Laura Lyons ?

Laura affirme que la lettre envoyée à Charles Baskerville lui aurait été dictée par Jack Stapleton et que Stapleton serait allé au rendez-vous avec Charles, mais c'est après que Sherlock Holmes ait démontré à Laura que Stapleton l'avait trompée en lui promettant un mariage impossible.  Laura Lyons ne ment-elle pas par dépit, pour nuire à l'homme qui s'est moqué d'elle ?  Laura n'a-t-elle pas simplement écrit la lettre elle-même et ne s'est-elle pas rendu au rendez-vous ?  Laura Lyons n'aurait-elle pas assassiné Charles Baskerville ?

Jack Stapleton.

Il y a autant d'incertitudes à propos du caractère de Jack Stapleton qu'à propos de celui de son chien.  Pierre Bayard dresse le portrait d'un Stapleton falot et de peu d'envergure, finalement victime des agissements d'un autre personnage.  Pourtant, des indices semés dans le roman donnent à penser que la placidité de Stapleton pourrait n'être qu'une façade, derrière laquelle se cacherait une personnalité beaucoup plus forte et machiavélique.

Jack Stapleton semble capable de sautes d'humeur.  C'est à une véritable scène de jalousie à laquelle assiste Watson lorsque Stapleton surprend Henry Baskerville en train de courtiser Beryl (Conan Doyle, chap. IX).  Aussi la description de Stapleton faite par Watson est plus qu'ambiguë.  Stapleton serait capable de froideur et d'insensibilité (Conan Doyle, chap. VIII).  «Celui-ci pourtant donne parfois l'impression que certains feux couvent en lui.  [...]  Dans son regard il y a une lueur sèche, et ses lèvres minces se contractent parfois : ce qui indiquerait un tempérament positif, peut-être dur.»  Cette description ressemble singulièrement à celle d'Hugo Baskerville dont le lien de parenté avec Stapleton est affirmé par Sherlock Holmes.  Hugo Baskerville n'avait pas «un visage brutal, mais il était contracté, dur, ferme, et il avait une bouche bien serrée aux lèvres minces, deux yeux froids, intolérants...»  (Conan Doyle, chap. XIII).  Bref, sous une apparence anodine Hugo Baskerville camouflait son tempérament de criminel épouvantable.  Dans l'esprit de Conan Doyle, Stapleton n'était-il pas un aventurier sans scrupules, parce que son père Rodger et Hugo en étaient aussi avant lui ?  Les gens croyaient beaucoup à l'hérédité au dix-neuvième siècle.  Lire Agatha Christie.

En plus de l'étude de caractère, on peut soupçonner Stapleton à cause d'une série de faits objectifs.  Jack Stapleton a-t-il détourné des fonds importants au Costa Rica (Conan Doyle, chap. XV) ?  Stapleton a-t-il mené un collège à la ruine ?  Si oui, que fait-il sous une fausse identité, établi à deux pas de la propriété de ses ancêtres, avec un gros chien féroce enduit de phosphore, avec lequel il se promène la nuit ?  Il doit y avoir des faits qui se vérifient là-dedans.

D'après Pierre Bayard, Sherlock Holmes serait victime de témoignages erronés de plusieurs personnages, mais Holmes n'est tout de même pas captif de ses témoins.  Il est certainement difficile de tirer des conclusions justes à partir du témoignage de personnages intimement liés à l'affaire et qui peuvent être soupçonnés de partialité.  Idéalement, l'enquêteur devrait s'efforcer de trouver autant de témoins fiables et impartiaux que possible, comme par exemple des commerçants, des fonctionnaires, des policiers ...  En ayant le plus grand nombre de témoins possible les mensonges des uns devraient être contredits par les déclarations des autres.  Sherlock Holmes pouvait faire des vérifications auprès des vendeurs du chien, des anciens pensionnaires du collège de Stapleton, en Amérique du Sud, à tous les endroits où avaient habité les Stapleton auparavant.  Ce serait une faute pour Holmes de ne pas l'avoir fait.  Un détective comme Sherlock Holmes est-il là pour se tromper ?  Un enquêteur principal comme Holmes n'est-il pas le stéréotype de quelqu'un censé avoir toujours raison ?

Pourquoi Stapleton fait-il passer sa femme pour sa soeur ?

Stapleton a tout l'air de vivre comme un contrebandier et quelqu'un qui vit comme un contrebandier a de fortes chances d'être un contrebandier.  Cela ne fait pas nécessairement de Stapleton un meurtrier, mais pourquoi fait-il tout ça ?  Ne faudrait-il pas admettre que Stapleton, sous une apparence terne, est une sorte d'Arsène Lupin déguisé, au caractère fort et dominateur, qui manipule tout le monde autour de lui ?  Ce qui expliquerait son ascendant sur sa femme, sur Laura Lyons et sur son chien.

On pourrait croire à la théorie de Pierre Bayard selon laquelle Stapleton succombe victime de quelqu'un d'autre.  Stapleton pourrait même avoir acheté le chien, avoir tenté de supprimer les autres Baskerville pour s'emparer de la fortune de la famille et être finalement doublé par quelqu'un d'autre.  L'embêtant est que cela n'est pas écrit et que, normalement, un roman devrait être complet.

Conclusion.

Pourquoi vouloir trouver de la vérité dans un roman ?  Alors que, par essence, il n'y a jamais rien de vrai dans un roman.  Les témoins les plus fiables et impartiaux sont toujours des témoins inventés.  Les preuves les plus irréfutables sont toujours contrefaites.  L'auteur a simplement bien fait ses devoirs.

Un roman est quelque chose de théorique.  Il n'est pas testé en laboratoire.  Tous les romans ne sont pas obligés d'être parfaits.  S'il n'y a rien de vrai dans un roman et que tous les personnages mentent, n'est-ce pas la faute de l'auteur, plutôt que d'un personnage en particulier ?  Au fond, parler d'autonomie des personnages et de responsabilité des auteurs revient au même.  Comment faire la différence entre des personnages autonomes et des auteurs qui n'ont pas fait leur travail correctement ?  La première hypothèse, celle de Pierre Bayard, est simplement une manière plus compliquée et provocante de dire les choses.

A y regarder de près, dans son livre, Pierre Bayard joue avec la notion de doute raisonnable, qui existe déjà en droit.  S'il n'y a qu'un seul témoin dont on peut soupçonner la partialité, on peut fort bien douter de sa parole.  L'absence de preuve pourrait conduire à l'acquittement de l'accusé.  Ce que propose Pierre Bayard est révolutionnaire sans l'être.  L'enquêteur n'est pas prisonnier d'un seul témoin, il devrait en chercher d'autres.  Normalement, le doute ne devrait exister que dans un très petit nombre de cas.  S'il n'est jamais possible d'obtenir de certitudes, les tribunaux devraient être abolis car, à l'évidence, des innocents peuvent être condamnés.

Le but d'une fiction est d'être un spectacle, jamais d'être réaliste à cent pour cent.  De nombreux auteurs n'ont aucune prétention quant au réalisme de leurs histoires.  Des séries comme 24 heures chrono, Arsène Lupin, James Bond, Superman ... sont-elles réalistes ?  Ces séries utilisent le stéréotype du héros.  Le héros :

1 - A toujours raison

2 - Tue tous les méchants

3 - Représente la justice, la loi et l'ordre

Écrire un roman n'est pas comme prendre des personnages en plastique dans une boîte et les jeter pêle-mêle sur une table.  Les auteurs ont des plans, des idées, des opinions, des objectifs à atteindre, une morale, défendent des causes.  Les héros tuent tous les méchants parce qu'ils représentent la justice.  Le Bien doit triompher du Mal.  Des voleurs et des assassins sont condamnés dans certains romans de Conan Doyle, pourquoi l'auteur laisserait-il filer un coupable dans Le chien des Baskerville ?  On peut citer dans la littérature de nombreux cas où des gangsters sont descendus.  Dans Le crime de l'Orient-Express un criminel ayant échappé à la justice officielle est liquidé.  Les détectives n'ont pas d'habileté.  Un détective trouve le coupable, parce que justice doit être faite.  Il pourrait y avoir des exceptions, bien entendu, mais il faudrait les expliquer.

Malgré tout on pourrait accepter le fait que Jack Stapleton périsse victime d'un autre personnage s'il était prouvé que Stapleton était un escroc, un assassin, un polygame, etc.  Ce n'est malheureusement pas écrit et il y aurait un conflit avec la théorie de Pierre Bayard qui fait de Stapleton un être timoré.  La culpabilité et l'élimination de Stapleton ne devrait pas assurer le triomphe complet de l'autre coupable, à moins de croire les tares héréditaires des Baskerville suffisamment importantes pour justifier la disparition complète de la famille.

Qui est responsable des imperfections d'un roman, les personnages ou l'auteur ?  Dans le cas précis du Chien des Baskerville, la faute n'incombe-t-elle pas à Conan Doyle qui pouvait avoir développé une aversion pour son oeuvre et donnait l'impression «de se désintéresser de l'intrigue» (Pierre Bayard, p. 99).  Peut-être Conan Doyle était-il rouillé après quelques années sans écrire de Sherlock Holmes ?

Le chien des Baskerville est un spectacle.  Peut-être Conan Doyle n'a-t-il pensé qu'aux effets créés chez le lecteur, au détriment du réalisme ?  Si le chien ne mord pas Charles Baskerville, c'est peut-être que l'auteur ne le voulait pas, puisqu'il voulait terminer son roman par l'attentat sur Henry.  Pourquoi le brouillard tombe-t-il juste au moment où Henry est attaqué ?  Il s'agit d'un gadget de roman pour faire monter la tension d'un cran.

Si les lecteurs acceptent facilement la version officielle d'un roman, c'est peut-être que personne n'est lésé, ni plus riche, ni plus pauvre du fait que le coupable soit un plutôt qu'un autre.  Et personne ne meurt vraiment dans un roman.

Il y a quelques centaines d'années, quand les trois quarts de la population ne savait pas lire, la littérature était quelque chose de très magique et mystérieux, réservée à une petite élite, on pouvait faire toutes sortes d'affirmations.  Les gens d'aujourd'hui qui sont gavés de fiction dans les livres, les films et la télévision, connaissent mieux les règles de la fiction.  Généralement, un roman est un spectacle planifié.  Ce doit être le cas aussi pour Le chien des Baskerville.

Rien ne dit qu'une pièce de théâtre, un livre ou un film doivent être parfaits chaque fois.  Peut-être Conan Doyle a-t-il quelque peu erré dans ce roman.  Il y a tellement de questions, de si et de peut-être à propos de ce roman, que le problème ne peut être qu'au niveau de l'auteur, pas à celui des personnages. 

 

 

Au sujet du livre L'affaire du chien des Baskerville de Pierre BAYARD, collection Paradoxe, Éditions de Minuit, 2008. 166 pages.

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