Meurtre au champagne (1945)

Tous les titres :

A.B.C. contre Poirot

À l'hôtel Bertram

Affaire Prothéro ( L')

Aventure de l'"Étoile de l'Ouest" (L')

Aventure de l'appartement bon marché (L')

Aventure du tombeau égyptien (L')

Cadavre dans la bibliothèque (Un)

Cartes sur tables

Chat et les pigeons (Le)

Cheval à bascule (Le)

Cheval pâle (Le)

Cinq heures vingt-cinq

Cinq petits cochons

Club du mardi (Le)

Couteau sur la nuque (Le)

Crime d'Halloween (Le)

Crime de l'Orient-Express (Le)

Crime de Regent's Court (Le)

Crime du golf (Le)

Demoiselle de compagnie (La)

Destination inconnue

Dernière énigme (La)

Disparition de Mr. Davenheim (La)

Dix petits nègres

Double péché

Drame en trois actes

Énigme du testament de Mr. Marsh (L')

Enlèvement du Premier Ministre (L')

Flux et le reflux (Le)

Géranium bleu (Le)

Guêpier (Le)

Heure zéro (L')

Homme au complet marron (L')

Indice de trop (Un)

Indiscrétions d'Hercule Poirot (Les)

Jeux de glaces

Lingots d'or (Les)

Maison biscornue (La)

Major parlait trop (Le)

Mémoire d'éléphant (Une)

Meurtre au champagne

Meurtre de Roger Ackroyd (Le)

Meurtre en Mésopotamie

Meurtre sera commis le ... (Un)

Mort avait les dents blanches (Le)

Mort n'est pas une fin (La)

Mort sur le Nil

Motif contre occasion

Mrs Mac Ginty est morte

Mystère de Hunters's Lodge (Le)

Mystère du bahut espagnol (Le)

Mystère du vase bleu (Le)

Mystérieuse affaire de Styles (La)

N. ou M.

Némésis

Noël d'Hercule Poirot (Le)

Noyée au village (Une)

Nuit qui ne finit pas (La)

Pendules (Les)

Pension Vanilos

Plume empoisonnée (La)

Poignée de seigle (Une)

Poirot joue le jeu

Poirot quitte la scène

Pouce de saint Pierre (Le)

Poupée de la couturière (La)

Quatre (Les)

Quatre suspects (Les)

Rendez-vous à Bagdad

Rendez-vous avec la mort

Retour d'Hercule Poirot (Le)

Rêve (Le)

Sanctuaire d'Astarté (Le)

Sept cadrans (Les)

Seuil ensanglanté (Le)

Signal rouge (Le)

S.O.S.

Témoin indésirable

Témoin muet

Témoin à charge

Trio à Rhodes

T.S.F.

Train bleu (Le)

Tragédie de Mardson Manor (La)

Train de 16 h 50 (Le)

Troisième fille (La)

Vacances d'Hercule Poirot (Les)

Vallon (Le)

Vol d'un million de dollars de bons

Dans Meurtre au champagne d'Agatha Christie, la mort de Rosemary Barton n'étonne pas.  C'est le genre de femme, trop jolie, qui trouble la paix des ménages, comme dans Les vacances d'Hercule Poirot et les Cinq petits cochons.  En lisant le roman on se rend compte qu'à peu près tout le monde la détestait et avait de bonnes raisons de l'assassiner.

Il faut se souvenir, qu'anciennement, la règle était le mariage pour la vie.  Rosemary Barton était une femme mariée.  Elle aurait dû se consacrer à son mari et laisser les maris des autres tranquilles.  Agatha Christie prend un plaisir sadique à dévaluer Rosemary Barton, en la qualifiant de stupide à toutes les pages.  Il y a un biais dans ces romans.  La maîtresse est toujours stupide, tandis que l'épouse est intelligente et vertueuse.  Ça pourrait être le contraire.

Des hommes s'amourachaient de Rosemary, mais s'en lassaient vite.  Parmi ceux-ci Anthony Browne et Stephen Farraday.

Anthony Browne est très vite soupçonné du meurtre de Rosemary ... trop vite.  D'une certaine façon, plus Agatha Christie veut nous faire croire à sa culpabilité, moins on y croit.  Même en apprenant que Browne fréquentait de mauvaises gens ou avait fait de la prison, on n'écartait pas la possibilité d'un malentendu.  Browne pouvait bien être un agent double des Services secrets.  Comme Browne semble avoir un penchant pour Iris Marle, si ces deux-là sont destinés à se marier, Browne ne peut pas être coupable.  La plupart du temps, cette hypothèse est exacte.

Anthony Browne aurait pu vouloir assassiner Rosemary Barton parce qu'elle était trop bavarde et avait découvert des renseignements compromettants sur lui.

Stephen Farraday était tombé follement amoureux de Rosemary Barton, au point d'en perdre le boire et le manger et de mettre, pendant un temps, sa carrière en danger.  Farraday finit cependant par être épouvanté de sa conduite et décide de rompre.  C'est Rosemary, dans cette aventure qui est accablée de reproches.  Elle est irresponsable et imprudente.  Elle propose tout bonnement de tout quitter pour aller trouver refuge à l'étranger.  Il n'en était pas question pour  Farraday.

Le mariage d'Alexandra et Stephen possède toutes les caractéristiques du mariage de raison.  Farraday ne cache pas qu'il s'est marié pour promouvoir sa carrière politique.  Il a juste épousé la femme qu'il lui fallait.  Farraday a épousé la moins intéressante des quatre filles des Kidderminster, mais lui-même n'est qu'un roturier.  S'il avait tenté d'épouser la plus jolie, la réponse aurait été non.

Alexandra Farraday n'est pas trop jolie, mais intelligente, avertie, sympathique et très honorable.  Alexandra est censée aimer profondément son mari et être résignée à ce que celui-ci l'aime moins.  Stephen s'est marié par opportunisme, a une certaine tendresse pour sa femme, mais la trompe.  Tout cela respecte les conventions.  Le mariage des Farraday est un mariage de raison, le reste est de la rationalisation.

Stephen Farraday aurait pu tuer Rosemary pour éviter le scandale.  Alexandra aurait pu vouloir tuer sa rivale.  Mais Stephen est décrit comme un politicien de réelle valeur, tandis que sa femme est plus qu'honorable.  Deux personnes de la bonne société, aussi bien faites l'une pour l'autre pouvaient difficilement être coupables.

George Barton, quant à lui, aurait pu assassiner sa femme pour se venger de son infidélité.  Apparemment, Barton aimait sa femme, mais il aurait pu cacher son jeu.

Le mariage de Rosemary et de George constituait une autre version du mariage de raison.  Le mari aimait sa femme, la femme n'aimait pas son mari, mais avait pour lui une certaine tendresse, tout en le trompant. Pour certains, comme Michelet, il était plus grave pour une femme de tromper son mari, que pour un mari de tromper sa femme.  Rosemary est punie, tandis que Stephen Farraday ne l'est pas.

Iris Marle aurait pu vouloir tuer sa soeur, beaucoup plus belle et plus riche qu'elle, pour hériter de la fortune de Paul Benett.

La dévotion de Paul Benett envers la mère d'Iris et de Rosemary étonne.  On a peine à croire que cette dévotion ait pu rester platonique.  On aurait pu penser que les filles de Viola Marle étaient en même temps les filles de Paul Benett, d'autant plus que Benett lègue sa fortune à Rosemary et Iris.  Si Iris avait été illégitime, elle aurait pu être une des coupables, mais Agatha Christie ne poursuit pas dans cette direction.

Une fois les faux coupables éliminés, il ne reste que les vrais.

Ruth Lessing n'est-elle pas victime, en partie, du préjugé des classes sociales ?  Apparemment, Ruth Lessing était une femme parfaitement intelligente, qualifiée, ne vivant que pour son patron et son travail.  "Normalement", après la mort de Rosemary Barton, Ruth devait épouser George Barton.  Mais n'était-il pas mal vu au 19ème siècle qu'un homme riche épouse une secrétaire ou une gouvernante ?  Quelque chose ne devait-il pas ruiner ce beau projet ?

On peut penser que c'est par frustration que Ruth Lessing est devenue la complice de Victor Drake.  Ruth détestait Rosemary Barton et George ne semblait pas pressé de l'épouser.  Dans ce contexte Ruth a été facilement corrompue par Victor Drake.

Finalement, cela arrange bien des choses, que les coupables soient Victor Drake, quelqu'un qui n'appartient pas à la bonne société, un mauvais sujet intégral, et la secrétaire.  On ne met pas dans le pétrin un futur ministre compétent comme Stephen Farraday ou une riche héritière comme Iris Marle.

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Adams.

Policier.

Anderson.

Vieux; homme d'affaires de lord Brice Woodworth.

Archdale, Bettie.

Ancienne femme de chambre de George Barton; pas aimée par Lucilla Drake; très fine et très rusée; jolie; impertinente.

Atwell, Maisie.

Mrs; amie de Rosemary Barton.

Balsano, Giuseppe.

Garçon au Luxembourg; Italien; petit; quarantaine d'années; au Luxembourg depuis 12 ans; marié; trois enfants; bonne réputation; intelligent; a épousé une Anglaise.

Barton, George.

Veuf de Rosemary; 15 ans plus vieux que sa femme; agréable mais incurablement triste; riche; rongé de chagrin ?; [Comme Le confessionnal et Le petit homme d'Arkhangelsk de Simenon]; né pour être trahi; grosse figure; sédentaire; mort; empoisonné au cyanure; allait pas souvent à l'église; victime de Victor Drake.

Barton, Rosemary.

Sœur d'Iris Marle; suicidée ? Non; morte depuis près d'un an; six ans plus vieille qu'Iris; élégante; gracieuse; beaux cheveux châtains; grands yeux bleu sombre; magnifique créature; grasses matinées; mondaine; bal tous les soirs; née Marle; femme de George; riche; pas épousée par George pour son argent; pas amoureuse de George mais l'aime bien ?; celle qui comptait; morte sans enfants; aimait un autre homme que son mari; voulait divorcer; n'aime plus George; aimait pas Sandra Farraday; sotte ?; bête comme une oie ?; a jamais aimé George; avait des aventures après son mariage; [femme qui trouble la paix des ménages comme dans Les vacances d'Hercule Poirot et Cinq petits cochons]; [Voir aussi La chambre bleue, Lettre à mon juge, En cas de malheur et Le petit homme d'Arkhangelsk de Simenon]; enfant gâtée; [Tout le monde a des raisons de l'assassiner]; ne s'intéresse qu'à l'amour; cervelle de poulet; [Tout le monde la déteste]; empoisonnée au cyanure dans son champagne; victime de Victor Drake; était très amoureuse de Stephen Farraday.

Battle.

Vieux; ancien de Scotland Yard; un bloc.

Benett, Paul.

Oncle d'Iris et Rosemary Marle; pas réellement oncle; a été amoureux de la mère d'Iris et Rosemary; parrain de Rosemary; respectueuse dévotion pour la mère de Rosemary et Iris; mort en laissant sa fortune à Rosemary; [platonique ??]; avait prévu que sa fortune irait à Iris après la mort de Rosemary ?.

Brice Woodworth.

Lord; père de Patricia; général.

Brice Woodworth, Patricia.

Honorable; fiancée de Gerald Tollington; dite Pat.

Browne, Anthony.

Chevalier servant de Rosemary; amant de Rosemary; beau visage brun; sympathique; voyage énormément; Américain ou Canadien ?; grâce féline; jeune; riche; ne voulait qu'une aventure avec Rosemary; mère Espagnole; autre nom = Tony Morelli; a fait de la prison avec Victor Drake; ne peut souffrir les imbéciles; a regretté son aventure avec Rosemary; en réalité appartient aux Services secrets; va épouser Iris Marle.

, Charles.

Maître d'hôtel du Luxembourg; honnête; célèbre et populaire; oncle de Pierre.

Dewsbury.

Président de l'United Arms Ltd.

Drake, Caleb.

Révérend; mort; plus de 50 ans; ancien mari de Lucilla.

Drake, Lucilla.

Demi-sœur d'Hector Marle; se trouve dans une situation financière difficile du fait des frasques de son fils "la honte de la famille"; personne d'âge; pas désagréable; à peu près dépourvue de volonté; ennemie des idées modernes; aussi sotte que sentimentale; hypnotisée par le confort et le ménage; veuve du révérend Caleb Drake; mère de Victor; bien gentille et bien inoffensive.

Drake, Victor.

Fils de Lucilla et de Caleb Drake; vaurien; demande de l'argent à sa mère; brebis galeuse; à Rio de Janeiro ?; assez franche canaille; a imité une signature sur un chèque; voyage aux quatre coins du monde; coquin sans scrupules; sait plaire; peau très brune; tête de torero; amoral; a fait plusieurs métiers; a fait de la prison; cynique; mauvais penchants; voir aussi Pedro Moralès et Gordmann; a été acteur et garçon de restaurant; responsable de la mort de Rosemary et George Barton pour avoir l'héritage grâce à sa mère; complice de Ruth Lessing; livré à la justice.

Farraday, Alexandra-Catherine.

Femme de Stephen; très réservée; très éprise de son mari; ridicule ?; ressemble à un cheval; dite Sandra; Lady; chevelure plate; narines un peu trop ouvertes; voix arrogante; née Alexandra Hayle; 3ème fille du comte de Kidderminster; a suivi des cours d'enseignement ménager; moins jolie des quatre filles; complexe d'infériorité; intelligente avertie sympathique; yeux couleur noisette; bête de race; nette noble et fière; associée idéale; haine pour Rosemary Barton.

Farraday, Stephen-Léonard.

Aspect sévère; amant de Rosemary Barton; pénétré de son importance; plus tellement jeune; brillant; politicien plein d'avenir; parent des Kidderminster; froid; mari d'Alexandra; adoré par sa femme qui s'est dressée contre sa puissante famille pour l'épouser; a réussi; croit à la volonté; marié en partie par opportunisme; parents morts; aimait pas ses parents qui ne l'aimaient pas non plus; à peine dépassé la trentaine; amoureux fou de Rosemary Barton; rompt avec Rosemary et redevient raisonnable; = Le Léopard; [Pris comme dans La chambre bleue de Simenon]; désenchanté de Rosemary; reste avec sa femme.

Goldstein.

Mr.; patron du Luxembourg.

Gordmann.

Dit "Le Singe"; connaissance d'Anthony Browne; en réalité Victor Drake.

Hayle, Diana.

Fille des Kidderminster; la plus fine des quatre filles; a épousé le jeune duc de Harwich le plus beau parti de l'année.

Hayle, Esther.

Fille des Kidderminster; remarquablement intelligente.

Hayle, Susan.

Fille des Kidderminster; belle.

Kemp.

Inspecteur-chef de Scotland Yard; un bloc; ressemble à Battle; sympathie pour Stephen Farraday.

Kidderminster, Vicky.

Lady; femme de William; profil chevalin; patronne des œuvres de bienfaisances; a quatre filles dont trois très jolies; a un fils au collège d'Eton; courageuse et forte; dépourvue de sens moral; veut se battre pour Sandra.

Kidderminster, William.

Lord; appartient à une famille de politiciens; haute silhouette aristocratique; mari de Vicky; comte.

King, Gloria.

Amie de Rosemary Barton.

Lessing, Ruth.

Secrétaire de George Barton; excellente; institution; jolie; porte des robes blanches et noires assez sévères; se tient à sa place; abat une besogne considérable; ni besoin ni désirs; détestait Rosemary Barton; beaux cheveux noirs; maquillage discret; 29 ans; célibataire; méprise la pitié; amoureuse de George Barton ?; amoureuse et complice de Victor Drake; tentative de meurtre sur Iris Marle; livrée à la justice.

Marle, Hector.

Mort; buvait plus que de raison; mari de Viola; débauché et ivrogne.

Marle, Iris.

Sœur de Rosemary; amoureuse d'Anthony Browne ?; a hérité de la fortune de Rosemary; grande; mince; visage pâle; beaux cheveux bruns; grands yeux gris bleu; plus de personnalité que Rosemary; 18 ans; va épouser Anthony Browne.

Marle, Viola.

Mère d'Iris et de Rosemary Barton; gentille et fragile; morte; préférait Rosemary; mère lointaine [indigne ?]; se déchargeait de ses enfants sur des nurses des institutrices; femme d'Hector; orpheline; pupille de la Chancellerie.

Moralès, Pedro.

Une espèce de Mexicain; jaune comme un coing; citoyen des États-Unis; en réalité Victor Drake déguisé.

Ogilvie, Alexander.

Agent de George Barton à Rio de Janeiro; un Écossais sobre; tête froide; jugement sûr.

, Pierre.

Neveu de Charles; grouillot au Luxembourg; 16 ans; adolescent pâlot.

Pollock.

Agent de police.

Pound, Mrs.

Cuisinière des Barton.

Pusey.

Ancien marguillier; colonel; connaissance de Lucilla Drake; ivrogne; achetait son cognac par douze bouteilles à la fois.

Race, Johnnie.

Colonel; vieux crampon; ami des Barton; dépassé la soixantaine; allure militaire; belle taille; très droit; figure cuite au soleil; cheveux grisonnants coupés courts; regard luisant d'intelligence; coureur d'aventures; a travaillé pour l'Intelligence Service; gentleman.

Raymond, Jean.

Amie de Rosemary Barton.

Rees-Talbot, Mary.

Mrs; nouvelle patronne de Bettie Archdale; femme de Richard; connaissance du colonel Race; dite "M"; brune; aimable; un peu plus de quarante ans.

Shannon, Christine.

Miss; petite poule assez gentillette; écervelée; s'intéresse à l'argent; dite Chrissie; blonde; bête ?; agréable à regarder; grands yeux bleus; demoiselle de petite vertu; complice de Victor Drake ?

Tollington, Gerald.

Grenadier de la garde; fiancé de Patricia Brice Woodworth; dit Gerry.

Walters.

Serviteur chez lord Brice Woodworth.

West, Chloe-Elisabeth.

Miss; 25 ans; grande; très jolie; beaux cheveux acajou; actrice; ressemble à Rosemary Barton.

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- 1 -

Il [George Barton] ne s'était pas tellement trompé. Heureux, ils l'avaient été. Il ne demandait pas l'impossible et il savait fort bien, dès le départ, qu'elle [Rosemary] aurait une vie à elle. Il se doutait bien qu'elle ne se contenterait pas d'un type aussi ordinaire, aussi banal que lui. Il lui arriverait encore de se toquer d'un homme ou d'un autre. C'était fatal et il s'était raisonné pour en prendre son parti, espérant seulement que ces aventures ne se prolongeraient jamais exagérément et que toujours, en fin de compte, Rosemary lui reviendrait. Cela accepté, rien ne s'opposait à ce qu'ils fussent heureux.

Car elle avait pour lui de l'affection. Un sentiment sincère, profond. Qui ne se trouvait jamais entamé par ses flirts ou ses aventures …


- 2 -

Il [Stephen Farraday] lui arrivait quelquefois de jeter un coup d'œil en arrière sur sa vie passée et de la juger froidement, avec impartialité, mais pourtant avec un certain sentiment de satisfaction, assez éloigné de toute modestie. Depuis sa plus tendre enfance, il avait voulu réussir. Et, malgré toutes les difficultés, malgré aussi certains handicaps au départ, il avait réussi.

Il avait toujours cru à la vertu des idées simples. Il croyait à la volonté. "Quand on veut, on peut", répétait-il.

Tout gosse, Stephen Farraday avait cultivé sa volonté. Il savait que, dans la vie, il ne devrait guère compter que sur lui-même. Cette conviction, il l'avait dès l'âge de sept ans. Il se revoyait : un petit bonhomme, avec un grand front, une mâchoire assez lourde … et la volonté de s'élever. De s'élever très haut. Ses parents, il le pressentait, ne lui seraient d'aucun secours. Sa mère s'était mariée au-dessous de sa condition et elle le regrettait. Son père, un petit entrepreneur, intelligent, travailleur, mais vulgaire, était méprisé par sa femme … et un peu aussi par son fils. […] 

C'est vers la même époque qu'il se rendit compte qu'il n'aimait pas ses parents, qu'il soupçonnait de ne pas l'aimer beaucoup.

[Idéologie d'Agatha Christie en même temps que celle de Stephen Farraday : réussite, effort, travail]


- 3 -

La politique l'attirait [Stephen Farraday]. D'inclination, il se sentait porté vers le libéralisme, mais il s'était rendu compte que, pour le moment du moins, le parti libéral était mort. Il s'inscrivit donc chez les travaillistes et son nom fut bientôt celui d'un jeune militant plein de promesses. Cependant, le parti lui donnait peu de satisfactions.  Il le trouvait moins ouvert aux idées nouvelles que le parti conservateur et plus freiné par ses traditions que son puissant rival. Et puis, les conservateurs cherchaient de jeunes talents …

[À ne pas confondre : idée nouvelle et idée progressiste.  Idée nouvelle ne veut pas dire idée progressiste. Le fascisme, à une certaine époque, pouvait être considéré comme une idée nouvelle]


- 4 -

Lorsqu'il [Stephen Farraday] s'assit pour la première fois à la Chambre des communes, il eut le sentiment du triomphe. Sa carrière commençait et elle était celle-là même qu'il avait choisie, celle où ses dons trouveraient à s'employer et ses ambitions à se satisfaire. Il se sentait l'étoffe d'un homme de gouvernement. Il savait manier les foules, les flatter au bon moment, les rudoyer quand il était nécessaire. Un jour, il en aurait juré, on le verrait au banc des ministres.

Cependant, quand il eut épuisé la joie toute neuve de siéger au Parlement, sa désillusion fut vive. Le rude bataille qu'il avait dû livrer pour conquérir son mandat l'avait mis en vedette, mais pour quelques jours seulement. Maintenant, il rentrait dans le rang, il n'était plus qu'une unité parmi les autres, un sous-ordre insignifiant, soumis à des disciplines de groupes et qui devait se tenir strictement à sa place. Sortir de l'ombre ne serait pas facile. Ici, la jeunesse était suspecte et le talent ne suffisait pas. Il fallait des appuis …

On les trouvait, ces appuis, auprès de certains groupements d'intérêts, auprès de certaines familles influentes. Sans leur soutien, on restait obscur …

Il songea au mariage. Jusqu'alors le sujet ne l'avait point préoccupé. Il rêvait d'une jolie créature qui marcherait à ses côtés, la main dans la main, partageant ses joies et ses ambitions. Elle lui donnerait des enfants, il lui confierait ses pensées, ses inquiétudes. Il imaginait une femme à son image, comme lui avide de succès et qui serait fière de ses triomphes.


- 5 -

Souvent, à table, contemplant sa femme, il [Stephen Farraday] se réjouissait silencieusement d'avoir trouvé en elle la compagne même dont il avait toujours rêvé. Il aimait la ligne pure de son cou, la couleur noisette de ses yeux, ses sourcils bien dessinés, son front un peu haut et la courbe légèrement impertinente de son nez aquilin. Il la comparait parfois à une bête de race. Un cheval de course, par exemple !  Un être net, noble et fier. Pour lui, une associée idéale. Leurs esprits pensaient ensemble, selon des lignes parallèles pour arriver ensemble aux mêmes conclusions.

Oui, décidément, le petit Stephen Farraday, qui exigeait tant de la vie, ne s'était pas trop mal débrouillé. Sa vie ? Elle avait été exactement ce qu'il voulait qu'elle fût. Ayant à peint dépassé la trentaine, il pouvait, sans vanité, dire qu'il tenait le succès.

C'est ainsi, parfaitement heureux, qu'il s'en fut avec sa femme passer une quinzaine de jours à Saint-Moritz, où, dans le hall de l'hôtel, il rencontra Rosemary Barton.

Ce qui lui arriva ce jour-là, c'est ce qu'il ne réussit jamais à comprendre. Malicieuse revanche du destin : les mots mensongers qu'il avait dits à une autre femme [la sienne]  devinrent vrais. Il traversa une pièce et il tomba amoureux. Aussi profondément, aussi stupidement, aussi follement qu'on puisse l'être. Amoureux comme le sont les collégiens et comme il ne l'avait jamais été !

Il s'était persuadé que l'amour-passion n'était pas son fait. Quelques amourettes éphémères, quelques flirts indolents, l'amour, pour lui, n'avait pas été autre chose. L'amour physique ne l'intéressait pas. Jeux grossiers, pensait-il, indignes d'un homme de goût.

Si on lui avait demandé s'il aimait sa femme, il aurait répondu : "Mais certainement !" encore que sachant parfaitement qu'il n'aurait jamais songé à l'épouser si elle avait été la fille sans dot de quelque gentilhomme campagnard. Il l'aimait en ce sens qu'il l'admirait et lui portait une affection sincère, où entrait beaucoup de reconnaissance. Il savait ce qu'il devait à Sandra et ne reniait pas sa dette.

C'est donc avec stupeur qu'il se découvrit tout d'un coup amoureux fou de Rosemary Barton. Elle occupait toutes ses pensées. Il ne songeait qu'à son visage toujours souriant, à ses magnifiques cheveux acajou, aux courbes gracieuses de son corps adorable. Il en perdait le boire et le manger, il n'en dormait plus. Il l'accompagnait dans ses promenades à ski. Il la faisait danser et, quand il la serrait contre lui, il comprenait qu'il la désirait plus que tout au monde. 


- 6 -

Elle [Rosemary Barton] l'aimait [Stephen Farraday]. Elle l'aimait plus que jamais. Elle ne pouvait se faire à l'idée de ne pas le voir pendant cinq longues journées ! Et lui ? Est-ce que la petite Éthiopienne manquait un peu à son beau Léopard ?

Cette plaisanterie ridicule l'exaspéra. Elle datait du jour où, lui ayant offert une robe de chambre jaune semée de taches noires, elle avait prononcé, en l'admirant : "comme un léopard". Et, par jeu, elle l'appela, lui mon léopard. En retour il la baptisa, sa beauté noire, sa belle Éthiopienne.

A la réflexion, elle n'avait jamais cessé d'être une enfant, une enfant gâtée. Enfantine cette longue lettre. Saurait-elle jamais être prudente ? Que de fois il lui avait interdit d'écrire et représenté le danger qu'apportaient les lettres.


- 7 -

- [Rosemary Barton à Stephen Farraday] Mon Léopard chéri, expliquait-elle posément, je me suis souvent dit que nous étions bien bêtes de nous cacher comme nous le faisons. Ce n'est pas très digne et c'est inutile ! Pourquoi feindre et dissimuler quand nous pouvons partir ensemble ? Je divorce, tu divorces et nous nous marions !

Et voilà !

Pour lui, c'eût été un désastre ! La ruine pure et simple. Elle ne s'en apercevait pas.

Il répondit :

- Je ne te laisserai pas faire ça !

Riposte immédiate :

- Mais, mon chéri, ça m'est bien égal. Je serai une divorcée. Et après ? … Je suis au-dessus des préjugés !

C'est à elle qu'elle songeait, l'imbécile ! 

- [Rosemary] Pour moi, la grande chose dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Ce que pensent les gens n'a aucune importance. Aucune !

[Comme chez Michelet et La chambre bleue de Simenon]


- 8 -

Car à Fairhaven, dans ce décor qu'ils aimaient, Stephen et elle [Sandra] avaient été heureux, si l'on pouvait dire qu'ils avaient jamais été heureux !

Le pouvait-on ? … Mais oui ! Cent fois oui ! Ils furent heureux et, s'il n'y avait eu Rosemary, ils le seraient encore ! C'est Rosemary, et elle seule, qui détruisit l'édifice du bonheur qu'ils commençaient de construire ! […]

Dès le jour de son mariage, elle s'était rendu compte qu'il ne l'aimait pas comme elle, elle l'aimait. Elle ne s'en était pas étonnée. Il n'y avait point de sa faute à lui. Le don d'aimer - d'aimer vraiment - n'est pas dévolu à tout le monde. Elle le possédait, elle, pour son malheur. Elle aimait de toute son âme, de tout son cœur, de tout son être […]   Elle serait morte pour lui avec joie. Pour lui, elle se sentait prête à mentir,  à tromper, à souffrir. La place qu'il lui accordait dans sa vie, si différente qu'elle fût de ce qu'elle avait espéré, elle l'acceptait avec un orgueil résigné. Il lui demandait sa collaboration, sa sympathie, l'aide de son intelligence et son activité. Ce qu'il voulait d'elle, ce n'était pas son cœur, mais son cerveau et les avantages matériels qu'elle devait à sa naissance. 

Elle l'avait compris tout de suite et décidé qu'elle prendrait sur elle de ne pas l'importuner avec les manifestations d'une passion qui n'était pas payée de retour. Il l'aimait à sa manière. Il était sincère quand il prétendait l'aimer, sincère quand il disait se plaire en sa compagnie. C'était assez pour pouvoir bâtir à deux un bonheur durable, fait de tendresse, de confiance et d'amitié ...

[Comme dans Lettre à mon juge de Simenon]


- 9 -

Car, cette femme [Rosemary Barton], que pouvait-il [Stephen Farraday]  lui trouver d'extraordinaire ? Elle était jolie, très jolie, elle avait du charme, de la grâce. Mais elle n'était pas la seule et rien n'expliquait la folle passion qu'elle inspirait …

Sa sottise ressortait au premier contact. Rien en elle ne pouvait amuser, ni provoquer une conversation intéressante. Il fallait seulement la regarder.

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