Tous les titres :

A.B.C. contre Poirot

À l'hôtel Bertram

Affaire Prothéro ( L')

Aventure de l'"Étoile de l'Ouest" (L')

Aventure de l'appartement bon marché (L')

Aventure du tombeau égyptien (L')

Cadavre dans la bibliothèque (Un)

Cartes sur tables

Chat et les pigeons (Le)

Cheval à bascule (Le)

Cheval pâle (Le)

Cinq heures vingt-cinq

Cinq petits cochons

Club du mardi (Le)

Couteau sur la nuque (Le)

Crime d'Halloween (Le)

Crime de l'Orient-Express (Le)

Crime de Regent's Court (Le)

Crime du golf (Le)

Demoiselle de compagnie (La)

Destination inconnue

Dernière énigme (La)

Disparition de Mr. Davenheim (La)

Dix petits nègres

Double péché

Drame en trois actes

Énigme du testament de Mr. Marsh (L')

Enlèvement du Premier Ministre (L')

Flux et le reflux (Le)

Géranium bleu (Le)

Guêpier (Le)

Heure zéro (L')

Homme au complet marron (L')

Indice de trop (Un)

Indiscrétions d'Hercule Poirot (Les)

Jeux de glaces

Lingots d'or (Les)

Maison biscornue (La)

Major parlait trop (Le)

Mémoire d'éléphant (Une)

Meurtre au champagne

Meurtre de Roger Ackroyd (Le)

Meurtre en Mésopotamie

Meurtre sera commis le ... (Un)

Mort avait les dents blanches (Le)

Mort n'est pas une fin (La)

Mort sur le Nil

Motif contre occasion

Mrs Mac Ginty est morte

Mystère de Hunters's Lodge (Le)

Mystère du bahut espagnol (Le)

Mystère du vase bleu (Le)

Mystérieuse affaire de Styles (La)

N. ou M.

Némésis

Noël d'Hercule Poirot (Le)

Noyée au village (Une)

Nuit qui ne finit pas (La)

Pendules (Les)

Pension Vanilos

Plume empoisonnée (La)

Poignée de seigle (Une)

Poirot joue le jeu

Poirot quitte la scène

Pouce de saint Pierre (Le)

Poupée de la couturière (La)

Quatre (Les)

Quatre suspects (Les)

Rendez-vous à Bagdad

Rendez-vous avec la mort

Retour d'Hercule Poirot (Le)

Rêve (Le)

Sanctuaire d'Astarté (Le)

Sept cadrans (Les)

Seuil ensanglanté (Le)

Signal rouge (Le)

S.O.S.

Témoin indésirable

Témoin muet

Témoin à charge

Trio à Rhodes

T.S.F.

Train bleu (Le)

Tragédie de Mardson Manor (La)

Train de 16 h 50 (Le)

Troisième fille (La)

Vacances d'Hercule Poirot (Les)

Vallon (Le)

Vol d'un million de dollars de bons

Commentaires sur le livre

Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre BAYARD

 

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- [Ariane Oliver] […] voyez-vous [Julia Carstairs], dans mes romans, il s'agit de crimes que j'invente, et il n'arrive que ce que je veux qu'il arrive.  (Une mémoire d'éléphant)

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A première vue, Le meurtre de Roger Ackroyd est un roman policier parfaitement logique, conventionnel et satisfaisant.  Comme d'habitude, des crimes sont commis.  Comme d'habitude, il existe plusieurs suspects.  Comme d'habitude, des limiers enquêtent et découvrent peu à peu les secrets des uns et des autres.  A la fin, l'enquêteur principal désigne un coupable qui subit son châtiment.

Certains faits n'étonnent pas.  Mrs Ferrars a empoisonné son mari comme plusieurs autres femmes l'ont fait ou sont soupçonnées de l'avoir fait dans des romans d'Agatha Christie, comme par exemple Jeux de glaces (Catherine Elsworth) ou Témoin muet (Mrs Varley).  Ce type de fait divers devait avoir frappé l'imagination de la romancière pour l'une ou l'autre raison.

Nous pouvons accepter la culpabilité de Sheppard, puisqu'il existe des médecins malhonnêtes dans d'autres romans, comme Dix petits nègres (Edwards Armstrong), Le train de 16 H 50 (Docteur Quimper) et L'aventure du tombeau égyptien (Robert Ames).  Les médecins jouent des rôles stratégiques dans les enquêtes.  Ils sont les seuls à connaître les causes réelles du décès de quelqu'un.  Ils peuvent faire analyser des aliments et des boissons pour, éventuellement, y découvrir des traces de poison.  S'il y a du poison, ils peuvent l'enlever.  S'il n'y en a pas, ils peuvent en mettre.  L'honnêteté, la malhonnêteté, la compétence ou l'incompétence d'un médecin peuvent déterminer le succès ou l'échec d'une enquête.  Une femme de chambre n'a pas les compétences pour faire des examens médicaux ou l'autorité pour faire des déclarations officielles.

L'enquêteur principal est ici le très célèbre et expérimenté détective privé belge Hercule Poirot, vedette de nombreux romans.

Bref, Le meurtre de Roger Ackroyd fait partie de la série des romans policiers écrits par Agatha Christie, une des romancières les plus célèbres au monde.  Elle ne devait pas tout faire mal.  Il serait étonnant que l'on doive réécrire une part substantielle de son oeuvre.  On peut être d'accord ou non avec ce que Agatha Christie écrivait mais, en général, on suppose qu'elle pensait ce qu'elle écrivait et qu'elle écrivait ce qu'elle pensait.  

Si on pouvait réécrire les romans de tous les auteurs, cela voudrait dire qu'ils écrivent n'importe quoi, ce qui serait tout de même un peu surprenant.  Les auteurs ne sont pas des idiots complets.  Ce sont des gens relativement intelligents qui essaient d'être le plus logique et cohérent possible.  Les auteurs ont leurs opinions et doivent respecter les lois et la morale de l'époque à laquelle ils vivent.  Ils ne veulent pas et ne peuvent pas écrire n'importe quoi.  Ceux qui passent leur vie à écrire des romans policiers sont des gens qui sont préoccupés par des questions de morale et de justice.  En général, ils défendent la loi et l'ordre, au point d'inventer des détectives privés, quand le système judiciaire officiel ne parvient pas à faire régner la justice.

Ceci dit, l'auteur Pierre Bayard, signalant, dans le roman, un grand nombre de ce qu'il qualifie d'invraisemblances, conteste la solution communément acceptée, soit la culpabilité de James Sheppard.  Pierre Bayard propose sa propre version de l'histoire, en posant de nombreuses questions et en faisant des observations, certaines substantielles, d'autres moins.

Avant d'aller au coeur du débat, il ne serait pas inutile d'éclaircir certains points de théorie.  Un premier sujet qui ne peut être évité est celui des droits et des devoirs d'un auteur.

Les droits et les devoirs d'un auteur.

Généralement, on considère qu'un roman, une peinture, une sculpture ou une chanson est l'oeuvre d'un auteur qui seul peut la créer et éventuellement la modifier.

L'auteur d'un roman a l'obligation de livrer un roman complet, comprenant un début, un milieu et une fin.  Par convention, la fin du roman se situe à la fin du roman, particulièrement dans les romans policiers où l'auteur ne veut révéler l'identité des coupables que dans les toutes dernières pages.  Dans un roman policier, l'auteur a le droit et le devoir de fournir une solution logique, complète et acceptable.  On présume que c'est ce qu'il fait.  Par conséquent, il faut être extrêmement prudent lorsque l'on suggère de modifier l'oeuvre de quelqu'un d'autre.  L'auteur est libre d'écrire ou de ne pas écrire ce qu'il veut.  Ce qui est écrit est écrit.  Ce qui n'est pas écrit n'est pas écrit.  Le plus grand obstacle aux théories de Pierre Bayard est que ce qu'il propose n'est pas écrit.

Il semble difficile de soutenir qu'un auteur puisse se tromper sur une chose aussi importante que l'identité des coupables.  L'auteur pourrait se tromper sur beaucoup de choses, sauf sur cela.  L'auteur est par définition le seul détenteur de la vérité.  Un lecteur peut parfaitement aimer ou ne pas aimer un roman, souligner les erreurs et les invraisemblances qu'il pense y avoir trouvées.  Mais est-il libre de modifier l'oeuvre ?  Un cinéaste qui adapte un roman pour le cinéma peut, en demandant les permissions nécessaires, modifier substantiellement l'histoire de base, mais le roman comme tel n'est pas touché.  Le roman et le film sont deux entités distinctes.  Le roman appartient à l'écrivain.  Le film appartient au cinéaste.  La version du Meurtre de Roger Ackroyd proposée par Pierre Bayard est sa version à lui.  Elle ne pourrait pas se substituer au roman original.

Les erreurs et les invraisemblances ont-elles un effet sur le sens général de l'histoire ou ne sont-elles pas que des phénomènes mineurs ?  Peut-être Le meurtre de Roger Ackroyd repose-t-il plus sur le hasard que d'autres romans et demande-t-il plus à la crédulité du lecteur, mais il ne s'agit tout de même pas d'un cas unique.  Le roman, la fiction, est toujours une construction théorique, qui n'a jamais à être entièrement réaliste.  Le monde du roman n'est pas celui du réel, mais tout au plus celui du vraisemblable.

Réel contre vraisemblable.

Le réel est la réalité de tous les jours, objectivement observable.  Le vraisemblable, la réalité du roman, n'est que l'imitation du réel.  Le vraisemblable est créé par l'auteur du roman.  Le vraisemblable est toujours artificiel.  Il peut donc sembler exagéré de demander que Sheppard, ou un autre accusé, ne soit condamné que sur la foi de preuves claires et irréfutables.  Si les preuves étaient irréfutables, le roman n'en serait pas moins une construction artificielle, c'est-à-dire entièrement transformable par l'auteur.  Le sort du condamné n'en serait pas amélioré de beaucoup.  D'un autre côté, est-il approprié, dans un roman, d'être très très très scrupuleux sur la qualité des preuves ?  Dans un roman personne ne meurt vraiment.

D'autres romans d'Agatha Christie contiennent leur part d'invraisemblances.  Par exemple, dans L'homme au complet marron, doit-on croire l'histoire d'une jeune fille sans le sou, qui devient journaliste, part pour l'Afrique du Sud, vit toutes sortes d'aventures et finit par épouser un prince riche ?  L'homme au complet marron est un conte de fées.  Dans les Dix petits nègres que serait-il arrivé si des personnages n'avaient pas répondu à l'appel du juge ?  Que serait-il arrivé si les victimes n'avaient pas été tuées dans le bon ordre ?  Que serait-il arrivé si le juge avait été découvert avant d'avoir terminé sa tâche ?  On "croit" aux Dix petits nègres parce qu'il existe une possibilité que les choses se soient passées comme elles sont racontées, ce qui ne veut pas dire que le plan du juge n'aurait pas pu échouer.  Dans un tel roman, la créativité est plus importante que le réalisme.

Le côté invraisemblable des romans d'Agatha Christie est le côté roman populaire, justement caractérisé par les invraisemblances, la naïveté des intrigues, les quiproquos et les rebondissements.

De nombreux auteurs de romans, d'émissions de télévision, de films, n'ont aucune prétention quant au réalisme de leurs histoires, qui ne sont que des suites d'aventures et de péripéties.  On assiste à certains films comme à des représentations de cirques.  Devrait-on interdire cette forme de spectacle ?  Le réalisme n'est pas le seul critère de qualité pour une oeuvre de fiction.  Pourrait-on demander aux auteurs de science-fiction d'écrire de manière plus réaliste ?  Comment tracer une frontière entre les romans qui doivent être absolument réalistes et ceux qui peuvent ne pas l'être ?

Si les romans peuvent être plus ou moins réalistes, ils font aussi une place au hasard.

Le hasard.

Il n'y a pas de hasard dans les romans.  L'auteur contrôle tous les aspects, tous les angles des histoires qu'il raconte.  Dans les romans tout ce qui arrive devait arriver et tout ce qui n'arrive pas ne devait pas arriver.  Il n'y a pas d'accidents gratuits dans les romans.  Les auteurs ne multiplient pas les incidents sans significations.  Il n'y a des accidents, dans les romans, que si cela a un sens dans l'histoire.  Dans Les cinq pépins d'orange de Conan Doyle, les méchants meurent à la fin, dans le naufrage de leur navire, provoqué par une tempête.  Ce n'est pas par hasard.  C'est la punition des méchants.  Donc l'auteur commande aux tempêtes.  Dans Jeux de glaces, les deux coupables (Edgar Lawson et Lewis Serrocold) périssent noyés.  C'est encore leur punition.  Si quelqu'un meurt dans un roman, c'est qu'il doit mourir.  Si quelqu'un vit, c'est qu'il doit vivre.  S'il y a une tornade dans un roman, c'est qu'elle a un sens dans l'histoire.

D'une manière générale, dans les romans policiers, les méchants sont punis et les bons sont récompensés.  Ce n'est pas par hasard.  Les auteurs veulent écrire des romans moralement acceptables et s'arrangent pour y parvenir.  Les romans sont toujours arrangés et planifiés.  Une fiction est toujours biaisée et artificielle.

Dans les Dix petits nègres, la solution est donnée par le juge au moyen d'un message enfermé dans une bouteille jetée à la mer.  Que serait-il arrivé si la bouteille avait été perdue ?  Le roman aurait-il été sans solution ?  Il y a une part laissée au hasard là-dedans.  Comme Agatha Christie n'a probablement jamais envisagé de publier un roman sans solution, la bouteille devait être retrouvée.  Donc l'auteur commande au hasard.  Dans les romans, le hasard est un hasard contrôlé.

Roman, auteur et personnages.

Un roman n'est pas un simple recueil de faits divers.  Un roman est toujours une création de l'esprit.  La forme que peut prendre un roman est purement artificielle.  Un roman policier n'est pas un procès, une confession destinée à la police ou un journal personnel.  Qu'il y ait ou non un narrateur, dans un roman, n'a pas d'importance.  Le narrateur n'existe pas, pas plus qu'aucun des autres personnages.  Il n'y a jamais qu'un seul personnage dans les romans, c'est l'auteur lui-même qui s'exprime par le biais de ses créatures, bonnes ou mauvaises et par les faits qu'il met en scène.  Si on dit, par exemple, que "tel personnage a fait ceci ou cela", il faut toujours comprendre que "l'auteur a fait faire ceci ou cela à son personnage".  On ne peut pas prêter des intentions ou une autonomie qu'il n'ont pas à des personnages de romans.

James Sheppard connaît l'identité du coupable, puisque c'est lui-même.  Pourquoi ne se dénonce-t-il pas lui-même à la première page ?  Sheppard n'est qu'une créature d'un roman d'Agatha Christie.  La romancière ne voulait pas révéler l'identité des coupables avant les toutes dernières pages.

On peut dire que Agatha Christie, dans ses romans, travaillait sur trois niveaux : le niveau faits divers, le niveau moral et le niveau spectacle.

Le niveau faits divers est celui des faits bruts, par exemple des vols et des meurtres.  Des vols et des meurtres sont commis tous les jours.

Le niveau moral est celui où le coupable est un étranger malhonnête et la victime une femme divorcée, ou vice versa.  On parle de morale quand il est question de sujets tels que : nationalité, race, mariage, divorce, légitimité des enfants, fidélité conjugale, classes sociales, courage, honneur, vertu, honorabilité, les sept péchés capitaux, etc.

Le troisième niveau est celui du spectacle.  L'auteur veut en donner au lecteur pour son argent, donner un bon spectacle, étonner, créer de l'inédit.  Ce qui est étonnant n'est pas toujours réaliste.  L'auteur peut multiplier les scènes invraisemblables, si le tout est bien imaginé, le lecteur peut être satisfait.  Le niveau spectacle est celui du mystère, du suspense, des quiproquos, des rebondissements, des malentendus ...

Le côté théorique de la démonstration étant terminé, examinons les invraisemblances soulignées par Pierre Bayard qui, selon lui, prouveraient l'innocence de James Sheppard.

Les invraisemblances.

Comment Sheppard pouvait-il savoir que Mrs Ferrars n'avait envoyé qu'une seule lettre ?  Réponse : Mrs n'a envoyé aucune lettre.  Mrs Ferrars n'existe pas.  Mrs Ferrars est un personnage de roman.  C'est Agatha Christie qui a envoyé une lettre.  Combien de lettres ?  Au moins une et seulement une.

Pierre Bayard met beaucoup d'insistance à soutenir que l'assassin de Roger Ackroyd ne pouvait qu'être une personne sachant que Mrs Ferrars n'avait envoyé qu'une seule lettre, "pour que le meurtre ait un sens".  Mais n'est-ce pas oublier Agatha Christie ?  Un roman est un projet comme un autre.  Agatha Christie avait le projet d'écrire un roman d'environ deux cent cinquante pages.  Elle a planifié son projet, envisagé toutes les hypothèses.  Elle ne voulait pas que le roman se termine abruptement à la page quarante-trois, à la page cent quinze ou à la page cent cinquante-sept.  Un auteur de roman prend des raccourcis, ne raconte que ce qui est essentiel à son histoire.  La romancière ne voulait pas se suspendre des centaines d'épées de Damoclès au-dessus de la tête.  La romancière n'a probablement jamais envisagé de mettre plusieurs lettres dans son roman, pour ne pas le rendre incontrôlable.  Il n'est écrit nulle part que Mrs Ferrars ait pu envoyer plusieurs lettres.  Le roman ne pouvait pas se terminer abruptement au chapitre cinq, par l'arrestation de Sheppard, effectuée par un policier brandissant sa lettre.  S'il y avait eu plusieurs lettres, il aurait fallu inventer un bout d'histoire pour expliquer le destin de chacune des lettres.  Qui était le destinataire de la lettre ?  Comment le destinataire a-t-il réagi ?  Etc.

Si Sheppard avait pu penser que Mrs Ferrars l'avait dénoncé à la police, sa seule option était la fuite.  Il ne pouvait pas vivre sa vie tranquillement en attendant d'être arrêté.  On ne peut pas faire un roman de deux cent cinquante pages avec ça.

En fait, la lettre n'était qu'un appât pour obliger le coupable à assassiner Roger Ackroyd et ainsi se mettre solidement la corde au cou.  Le titre du roman est Le meurtre de Roger Ackroyd.  Pourquoi Ackroyd a-t-il été assassiné ?  Parce qu'il a reçu la lettre de Mrs Ferrars.  Ackroyd reçoit la lettre précisément au moment où Sheppard est à côté de lui, le couteau à la main.  Cela pouvait-il être mieux organisé ? Une seule lettre était suffisante.  Plusieurs lettres auraient trop compliqué la tâche du coupable.  Il faut laisser la possibilité au criminel de s'agiter pendant deux cent cinquante pages, ni plus ni moins.  (Une question que Pierre Bayard n'a pas songé à poser est : Comment l'assassin savait-il que le titre du roman était Le meurtre de Roger Ackroyd ?)

Enfin, la dénonciation de Mrs Ferrars n'était pas le seul moyen choisi par la romancière pour faire arrêter le coupable.  C'est l'ensemble de l'enquête d'Hercule Poirot, avec le dictaphone, le coup de téléphone, les traces de pas, la découverte des secrets de tous, etc.; qui permettent de désigner le coupable.  Agatha Christie n'a pas voulu écrire un roman avec un seul ingrédient.

La lettre était un appât pour forcer le coupable à assassiner Roger Ackroyd, de même Sheppard ruine Mrs Ferrars, parce que Agatha Christie voulait qu'il se fasse prendre.  La romancière ne voulait pas que des maîtres chanteurs vivent de leurs rentes.  Le suicide de Mrs Ferrars était en même temps le suicide de Sheppard.

Comment Sheppard pouvait-il savoir qu'assassiner Roger Ackroyd améliorerait sa situation en quoi que ce soit ?  Sheppard n'a pas le choix.  En tant que maître chanteur de Mrs Ferrars, il a un doigt dans l'engrenage.  Il est obligé de réagir.  Il essaie de remettre le dentifrice dans le tube, ce qu'il ne réussira évidemment pas à faire.

Sheppard ne pouvait-il pas nier les accusations de Mrs Ferrars, une femme morte, névrosée qui confessait le meurtre de son mari ?  Nier les accusations n'est pas un remède universel.  Un roman n'est pas un procès.  Dans un procès, un avocat conseillerait à son client de se taire et de laisser l'accusation faire son travail.  Un roman ne fonctionne pas comme ça.  Un auteur ne peut pas écrire un texte, multiplier les meurtres et ne jamais désigner de coupable.  Nier les accusations ne peut pas être un simple artifice.  Si Sheppard est coupable, il ne peut pas s'en sortir en niant les accusations.  Un coupable ne peut pas s'en sortir en niant les accusations à la dernière page du roman.  Le coupable est une marionnette dans les mains de l'auteur.  Il ne peut pas se sauver par la fenêtre pour échapper à son destin de personnage.  Un coupable pourrait nier les accusations au milieu du roman, mais pas à la fin.

Il n'aurait pas été si facile à Sheppard de nier les accusations de Mrs Ferrars devant Roger Ackroyd.  Ackroyd, recevant une lettre de la femme qu'il aime, qui vient de se suicider et accuse Sheppard de l'avoir fait chanter, aurait pris la chose très au sérieux.  Ackroyd était un homme important, vigoureux et obstiné.  Il ne se serait pas contenté d'une seule réponse négative.  Il aurait posé plusieurs questions.  Il aurait pu faire sa petite enquête.  Ackroyd a plus de poids dans la société qu'une femme de chambre ou un jardinier.  Il aurait pu demander aux autorités de faire une enquête sur la mort d'Ashley Ferrars.  Il aurait été écouté.  Si on avait découvert des traces de poison dans le corps de Mr. Ferrars ou si Sheppard s'était fait prendre à mentir d'une façon quelconque, les soupçons à son endroit auraient été de plus en plus forts.  Ackroyd aurait possiblement ruminé cette affaire pour le reste de ses jours.  Personne ne peut savoir ce qu'il aurait pu faire.  Ackroyd était sûrement un adversaire de taille.

Sheppard ne pouvait-il pas nier les accusations de Poirot à la fin et plaider le manque de preuves ?  Poirot est-il victime de folie et se trompe-t-il en accusant Sheppard en dépit de toutes les invraisemblances notées par Pierre Bayard ?  A la fin du roman, le coupable ne peut pas s'en tirer en niant les accusations.  L'auteur doit donner une solution à son roman.  Il faut qu'il y ait un coupable.

Supposer que Poirot est fou est supposer beaucoup.  Poirot est un stéréotype.  Poirot n'est pas là pour se tromper, il est là pour avoir raison quand tous les autres ont tort.  Poirot est un enquêteur principal chez Agatha Christie, comme Maigret, Nero Wolfe, Sherlock Holmes et Charlie Chan le sont chez d'autres auteurs.  Pourquoi Hercule Poirot serait-il fou dans Le meurtre de Roger Ackroyd et ne serait-il pas fou dans les autres romans où il apparaît ?  Faudrait-il réécrire tous les romans dont Hercule Poirot est le héros ?  Peut-on accepter que Poirot ait pu trouver les solutions dans presque tous les romans où il est présent; qu'il ait découvert les secrets de Ralph Paton, Ursula Bourne, Hector Blunt, Parker, Charles Kent, Miss Russel, Geoffrey Raymond, Flora Ackroyd et sa mère; et qu'il ne soit pas capable de percer les secrets des Sheppard ?

En observant bien, on trouverait sans doute d'autres romans où Poirot ne possède pas tellement de preuves et où ses raisonnements frisent le biscornu.  Mais Poirot n'est responsable de rien.  C'est la créativité de la romancière qui est en cause.  On sent chez Agatha Christie une certaine influence de Conan Doyle, où il règne ce genre d'atmosphère insolite.

Un roman n'est pas la vie réelle.  Dans la vie réelle, pour avoir des coupables, il faut avoir des procès.  On n'a pas de coupables tant que tous les recours judiciaires ne sont pas épuisés.  Comme les auteurs de romans ne veulent pas se taper des années de procès chaque fois, ils désignent un enquêteur principal dont c'est la tâche de dénoncer les coupables.  Hercule Poirot est un de ces enquêteurs.  Nous acceptons sa parole, parce qu'il a le mandat de dévoiler toute la vérité.

Il faut être prudent avant de psychanalyser des personnages de romans.  On pourrait à la rigueur tenter de découvrir la personnalité d'un auteur à travers son oeuvre, mais les personnages ???  S'il y a des doutes quant à la culpabilité d'un personnage, c'est la faute de l'auteur et non celle des enquêteurs.  Un personnage de roman n'est pas un patient que l'on reçoit dans son cabinet.

Pourquoi Ralph Paton ou Parker ne sont-ils pas coupables ?  Un roman est un spectacle.  Généralement, les premiers suspects ou les plus suspects ne sont pas des coupables.  L'auteur veut révéler l'identité des coupables dans les toutes dernières pages.  Contrairement à la vie réelle, on peut dire que plus un personnage est suspect, plus il doit être innocent.

Agatha Christie utilise sa technique habituelle, celle du leurre.  Par exemple, si une vieille personne riche est assassinée, ses héritiers seront tous sans le sou et certains auront fait de la prison.  Par conséquent, tous les héritiers auront le mobile et la personnalité ou les capacités pour avoir commis le crime.  Tous les suspects ne seront pas coupables et comme nous sommes dans un spectacle, il se pourrait qu'aucun des héritiers ne le soit.  Le coupable serait plutôt n'importe qui, sauf les héritiers.  Pour que le leurre fonctionne, il faut que les suspects donnent prises aux soupçons.  Il doivent posséder de bons mobiles et possiblement un passé criminel.

Doit-on croire la parole de Mrs Ferrars, une folle qui a tué son mari ou celle de James Sheppard qui est un menteur ?  Il ne faut pas être trop sévère.  Un roman n'est pas la vie réelle.  Dans un procès, il serait parfaitement légitime de s'interroger sur la crédibilité de tous les témoins.  Dans un roman, le travail est un peu mâché.  Celui qui a raison est le dernier qui parle.  On accepte la parole de quelqu'un parce que son témoignage contribue positivement à la solution des énigmes et parce que personne d'autre ne présente de meilleure version des faits avant la fin du roman.  A la dernière page, l'ensemble de l'histoire doit être logique, cohérente et acceptable.  Il faut qu'il y ait des crimes, des mobiles, des coupables et des punitions.  On accepte la déclaration finale d'Hercule Poirot, parce que c'est son mandat de dévoiler la vérité et qu'aucune autre meilleure explication que la sienne n'est fournie avant la fin du roman.

On ne peut pas rejeter systématiquement le témoignage de quelqu'un avec pour seul motif que cette personne a commis des crimes ou qu'elle a déjà menti dans le passé.  Il n'est pas absolument impossible à de tels gens de dire la vérité.  Évidemment, ces gens n'ont pas beaucoup de crédibilité, mais nous ne sommes pas dans un procès.  D'ailleurs dans les tribunaux, le témoignage de membres de la mafia peut être accepté.  Le phénomène des témoins repentis ou délateurs est bien connu.  Il ne faut pas gaspiller les témoins.  Si on refuse le témoignage de tous ceux qui ne disent pas toujours la vérité, on risque de ne plus avoir de témoins.

Dans les romans, le cheminement des témoins est tout à fait clair et compréhensible.  Souvent au début des romans, les témoins ne disent pas toute la vérité, alors qu'à la suite des progrès de l'enquête, ils la disent à la fin.  Le cheminement est rarement en sens inverse.  Il y a peu de témoins qui disent toute la vérité au début de l'histoire et qui mentent à la fin.  On peut comprendre pourquoi.  Il faut qu'il y ait une solution au roman.  La solution est à la fin.  Les menteurs ne veulent pas finir en prison.

En considérant les témoignages, on doit se laisser guider par deux règles.  Premièrement : on ne rejette aucun témoignage en principe.  Deuxièmement : on ne croit personne.  On vérifie.  Chaque témoignage doit être appuyé par d'autres témoignages ou des preuves d'autres natures.  Le doute est inclus dans le système.  En cas de doute sur la culpabilité d'un accusé, normalement, le doute devrait profiter à l'accusé.  Dans un roman, les règles sur les témoignages et les preuves sont moins sévères que dans la vie réelle.  C'est l'auteur qui décide. Dans les romans, la logique et la procédure sont simplifiées.

Il est bien évident que James Sheppard est un menteur.  Il connaît l'identité du coupable, puisque c'est lui-même.  Il n'est pas question pour Sheppard de se dénoncer lui-même avant la fin du roman, parce que Le meurtre de Roger Ackroyd est un roman policier dont l'auteur réel est Agatha Christie, dont le but est de ne révéler l'identité du coupable qu'à la fin du roman.  Il y a deux auteurs à ce roman, un auteur fictif : James Sheppard et un auteur réel Agatha Christie.  L'auteur réel a évidemment le dernier mot.  Que Sheppard soit un menteur ne veut pas dire qu'il n'y a pas de solution au roman.  Il ne faut pas exagérer l'importance du narrateur.  Sheppard est le narrateur de tout le roman.  Il n'y a pas une partie du roman qui est écrite par Sheppard, une autre partie par Hercule Poirot, une autre par Hector Blunt et une autre par Flora Ackroyd.  Tout le roman est "écrit" par Sheppard, même la déclaration finale d'Hercule Poirot.  Si on ne croit pas Sheppard il n'y a plus de roman.  Si Sheppard confessait le meurtre de Roger Ackroyd pour sauver sa soeur, qui serait la véritable coupable, il ne dirait pas la vérité.  Si Sheppard niait le crime, alors qu'il l'avait commis, il ne dirait pas la vérité non plus.  Si nous ne croyons pas Sheppard, comment arriver à une conclusion ?  Il faut pourtant que la vérité soit découverte avant la fin du roman.

Pierre Bayard reproche à Sheppard de ne pas avoir écrit noir sur blanc qu'il était le coupable.  Quelle différence cela aurait-il fait si Bayard ne croit pas Sheppard ?  Si Sheppard avait réellement décidé de se sacrifier pour sa soeur n'avait-il pas intérêt à reconnaître sa culpabilité formellement, à multiplier les confessions, pour ne laisser planer aucun doute ?

Il est évident qu'on ne peut pas se fier à la parole de Sheppard, puisqu'il est juge et partie.  Sheppard est en même temps l'accusé et le narrateur.  Mais est-on obligé de se fier à Sheppard ?

Pour découvrir la vérité, on ne peut pas se fier uniquement aux parties directement impliquées : la défense et l'accusation.  La découverte de la vérité suppose la présence d'un arbitre indépendant.  D'une part, une personne accusée d'un crime, qui risque un châtiment, ne sera pas portée à avouer.  D'autre part, le travail de l'accusation doit être encadré par des règles visant à sauvegarder la démocratie et les libertés civiles : on ne doit pas torturer les détenus, faire des perquisitions illégales, des détentions arbitraires, etc.  Dans un tribunal, les arbitres sont les juges et les jurés (et le Législateur qui fait les lois).  Les juges et les jurés ont à entendre la défense des accusés et à évaluer la qualité des preuves amassées par l'accusation.  Normalement, la vérité est établie à la fin du procès.  Dans un roman, l'arbitre est l'auteur.  L'auteur fournit un roman complet.  L'auteur sait qui est le coupable et pourquoi.  C'est l'auteur qui décide.

Pierre Bayard appuie son argumentation au sujet de la crédibilité des narrateurs sur des exemples tirés de deux romans : La nuit qui ne finit pas et Rideau (Hercule Poirot quitte la scène).  Selon Pierre Bayard, le narrateur ne dit pas toujours la vérité, simplement parce qu'il peut mentir ou parce qu'il ne la connaît pas lui-même.

La nuit qui ne finit pas est écrit sous la forme d'une confession rédigée par le coupable Michaël Rogers.  Pierre Bayard met en doute les déclarations de Rogers, parce que celui-ci semble victime de névrose et d'hallucinations.  On peut comprendre que lorsqu'il est question de névrose dans un roman, les yeux d'un psychiatre s'agrandissent, mais un roman est de la littérature.  La folie dans un roman est de la folie littéraire.  La "folie" de Rogers pourrait s'expliquer par les remords dont il est hanté.  Rogers est coupable du meurtre de sa femme.  Il a été arrêté par la police et devra subir les conséquences de ses actes.  Il y a sans doute eu de meilleurs jours dans sa vie.

Il ne faut pas négliger l'aspect moral et la tradition littéraire, dans les romans.  Michaël Rogers est un de ces personnages, mauvais de naissance, dont il existe plusieurs exemplaires dans la littérature.  Lire Marie-Mystère (Lucien Desréaux) de Simenon, Le dossier 113 (Louis de Clameran) d'Émile Gaboriau, Pension Vanilos (Nigel Chapman) et Poirot joue le jeu (James Folliat).  Rogers est un voleur qui a commis deux meurtres avant de se marier.  Dès lors, il ne pouvait pas vivre heureux pour le reste de ses jours.  En se mariant, Michaël Rogers avait atteint le paradis.  Il avait une femme qui l'aimait et de l'argent à volonté.  Son intérêt était de veiller sur la santé de sa femme et non pas de la tuer.  Mais Rogers ne méritait pas le paradis.  Il l'a perdu.

Il est démontré dans le texte que Michaël Rogers n'avait aucune compétence pour diriger des entreprises et seconder sa femme une héritière très très riche.  Autrefois, le mélange des classes sociales n'était pas encouragé.  Dans les romans, si un homme pauvre épouse une femme riche, il y a de fortes chances pour que l'homme soit un coureur de dot et que l'histoire se termine mal.

On ne peut pas dire que Michaël Rogers soit uniquement la victime de sa maîtresse ou que La nuit qui ne finit pas ne soit que le fruit de l'imagination d'un malade qui a perdu tout contact avec la réalité.

Dans La nuit qui ne finit pas, comme dans Le meurtre de Roger Ackroyd, il y a deux auteurs.  Un auteur fictif, Michaël Rogers et un auteur réel, Agatha Christie.  C'est l'auteur réel qui prend véritablement les décisions.

Sauf erreur, ce que Agatha Christie fait dans Rideau (Hercule Poirot quitte la scène) est parfaitement clair et logique.  Il est vrai qu'un narrateur peut ne pas dire toute la vérité parce qu'il ne la connaît pas lui-même, mais il ne faudrait pas étendre ce raisonnement à tous les romans, dans toutes les circonstances.  Il ne faut pas confondre le milieu d'un roman avec la fin.  A la fin, il doit y avoir une solution.  Hastings ignore sur le coup le rôle qu'il a joué dans la mort de Barbara Franklin, mais il finit bien par l'apprendre, de même que le lecteur.  Dans Rideau, tout ce qui avait à être écrit a été écrit.  Nous n'avons pas à inventer ou à deviner la fin.

Barbara Franklin est une femme dépréciée depuis le début du roman.  Elle nuit à la carrière de son mari.  Barbara Franklin est une femme infidèle qui entretient une liaison avec William Boyd Carrington.  Elle veut empoisonner son mari pour épouser Boyd Carrington.  Le "hasard" fait que l'épouse est empoisonnée et non pas le mari.  C'est un "hasard" voulu par Agatha Christie.  C'est "l'arroseur arrosé", "tel est pris qui croyait prendre", la justice expéditive.

John Franklin avait une épouse encombrante, mais ne pouvait pas demander le divorce ou tuer sa femme pour s'en débarrasser.  Cependant si l'épouse s'élimine d'elle-même, le mari peut refaire sa vie avec une autre femme beaucoup plus convenable,  une scientifique comme lui, la fille de Hastings.  Dans cette histoire, Hastings est totalement innocent et Agatha Christie totalement coupable.  Elle a planifié son coup.  Hastings, honnête homme par excellence, ignorait que les tasses de café avaient été empoisonnées.  Ce n'est que par "accident" qu'il a déplacé les tasses en cherchant un livre.

Pierre Bayard remet en question le rôle de justicier d'Hercule Poirot, parce que dans Rideau Poirot aurait commis un meurtre.  Pierre Bayard insinue même que Poirot aurait commis "des meurtres" (Bayard, p.149), ce qui illustre une certaine tendance à l'exagération dans son argumentation.  Sauf erreur, Poirot n'a pas commis des meurtres tous les jours de sa vie, parce que Poirot est effectivement un justicier et que Agatha Christie croyait dans la loi, la justice et l'ordre.  Poirot n'a commis qu'un seul meurtre dans toute sa vie, le dernier jour de sa vie, dans le dernier roman de la série des Hercule Poirot.  Cela a été très précisément voulu par Agatha Christie.  Cela ne pouvait pas être autrement.

Le meurtre commis par Hercule Poirot est un acte de justice, dans l'esprit d'Agatha Christie.  Poirot exécute un criminel que la justice conventionnelle n'aurait pas pu condamner.  Le meurtre d'Hercule Poirot n'est pas un crime crapuleux, dont le mobile est la cupidité.  Le meurtre est le dernier acte de la vie de Poirot, qui s'est laissé mourir par la suite.  Après son crime, peut-être Poirot n'était-il plus qualifié en tant que justicier ?  Les justiciers ont possiblement une plus grande responsabilité morale face à la justice que la plupart des citoyens.  Poirot n'a pas survécu à son acte, comme le juge dans les Dix petits nègres.  Prendre la justice dans ses mains n'est pas sans risque.

Dans Rideau (Hercule Poirot quitte la scène), Hercule Poirot n'est pas reconnu coupable de meurtre à la suite d'un procès.  La "confession" de Poirot pourrait n'être que le fruit du délire d'une vieille personne en train de mourir.  Si on veut jouer à ça, on peut y jouer longtemps.  Qui a réellement assassiné Stephen Norton ?

On ne peut pas disqualifier Poirot en tant que justicier "rétroactivement" (Bayard, p.144), comme le propose Pierre Bayard.  Une personne n'est criminelle que quand elle est reconnue coupable d'un crime, pas avant.  Avant Rideau Poirot était un justicier parfaitement légitime.

Il est un peu amusant de voir Pierre Bayard parler d'"erreur judiciaire" (Bayard, p.15) dans le cas du Meurtre de Roger AckroydAgatha Christie en a parlé des erreurs judiciaires.  Elle était contre.  Agatha Christie était choquée que des coupables puissent être acquittés par les tribunaux, faute de preuves ou pour vices de procédure.  Aussi, il n'est pas question que, si Sheppard est coupable, il s'en sorte uniquement en niant les accusations.

D'habitude, chez Agatha Christie, un meurtre est un crime et le crime doit être puni.  Le crime de l'Orient-Express constitue une notable exception.  Dans ce roman, une personne est assassinée, alors que les coupables sont laissés en liberté.  La victime, Ratchett, est un de ces criminels que la justice officielle n'a pas pu condamner.  Des citoyens prennent la responsabilité de châtier Ratchett.  Dans Le crime de l'Orient-Express, Agatha Christie fait le travail de l'accusation.  Elle fait la preuve de l'odieux des crimes de Ratchett et prend des précautions pour que son exécution puisse paraître un geste acceptable.  Ratchett est condamné par douze citoyens qui représentent un jury, dans un train, dans une tempête de neige, dans un endroit désertique de la Yougoslavie, loin de l'influence des autorités légitimes.

Il n'y a rien à deviner ou à inventer dans Le crime de l'Orient-Express.  Tout ce qui avait à être écrit a été écrit.  Le rôle de chacun des personnages est connu.  Poirot est informé.  Le lecteur est informé.  Tout le monde est informé.  Poirot et M. Bouc, un directeur de la compagnie des chemins de fer, donnent leur accord pour la version qui sera officiellement transmise aux autorités.  Comment Poirot pourrait-il ignorer les secrets des Sheppard dans Le meurtre de Roger Ackroyd ?  Au sujet de la justice populaire ou extra-légale, voir aussi L'heure zéro et L'aventure du pied du diable de Conan Doyle.

Agatha Christie pouvait être choquée par le fait que des coupables soient libérés faute de preuves, mais elle ne voulait sans doute pas encourager les lynchages ou la guerre civile.  La justice populaire doit quand même être un peu encadrée.  Il existe peu de cas où ceux qui prennent la justice dans leurs mains sont laissés en totale liberté.  Hercule Poirot et le juge Wargrave ne survivent pas à leurs crimes.  Pourquoi, si Caroline Sheppard avait commis des crimes, ne serait-elle pas dénoncée et punie ?  Il est difficile de croire qu'elle puisse être laissée en liberté simplement parce qu'elle a commis un meurtre pour sauver son frère.  Si Sheppard faisait chanter Mrs Ferrars, son mobile était la cupidité.  La cupidité n'est pas un mobile noble.  Sheppard devait être puni pour son crime.  Si Caroline avait assassiné Roger Ackroyd, elle aurait dû être punie pour ça.  Si Caroline n'est pas punie, c'est qu'elle n'est pas coupable.

Agatha Christie, croyait en l'honorabilité, la loi et l'ordre.  Si, dans l'esprit d'Agatha Christie, Caroline Sheppard était une personne honnête, Caroline n'aurait pas commis de crimes pour sauver son frère.  Le meurtre n'est pas une bagatelle.  Caroline Sheppard aurait été attristée par les agissements et le châtiment de son frère, mais son sort n'aurait pas été pire que celui de la mère de Michaël Rogers dans La nuit qui ne finit pas.

On ne peut absolument pas banaliser le meurtre et prétendre que "nous sommes tous des assassins en puissance" (Bayard, p.138), comme tente de le démontrer Pierre Bayard et parfois d'autres auteurs.  Cette affirmation comporte en fait deux parties.  La première, spectaculaire, forte et démagogique est "nous sommes tous des assassins".  La seconde partie, "en puissance", vient atténuer la première.  "Nous sommes tous des assassins" mais seulement "en puissance", c'est-à-dire pas nécessairement.  Autrement dit "nous ne sommes pas tous des assassins".  Pierre Bayard utilise une citation du roman Rideau (Hercule Poirot quitte la scène) pour appuyer son propos.

 

[Hercule Poirot] Il vous faut bien comprendre ceci, Hastings : chacun de nous est un meurtrier en puissance. En chacun de nous, se manifeste de temps à autre le désir de tuer; mais pas forcément la volonté de tuer. Combien de fois avez-vous entendu dire : "Elle m'a mis dans une telle rage que j'aurais été capable de la tuer !" - "J'aurais pu le tuer pour avoir prononcé de telles paroles !" - "J'étais tellement furieux que j'aurais pu lui tordre le cou !" Et toutes ces affirmations sont littéralement vraies. En de tels moments, votre esprit est parfaitement clair; vous aimeriez tuer tel ou tel individu. Mais vous ne le faites pas, parce que votre volonté n'approuve pas votre désir.  (Épilogue) 

 

Dans ce genre de débat, très important et très délicat, on doit bien comprendre le propos de l'auteur et le citer complètement et rigoureusement.  Agatha Christie n'était pas folle.  Elle ne voulait pas se faire tuer.  Quand elle écrit "chacun de nous est un meurtrier", elle prend la précaution immédiate d'ajouter "en puissance" et de poursuivre son explication dont la synthèse veut dire que la plupart des gens ne passent pas à l'acte.  "En de tels moment [...]  vous aimeriez tuer tel ou tel individu.  Mais vous ne le faites pas, parce que votre volonté n'approuve pas votre désir."  L'affirmation "nous sommes tous des assassins" est démagogique, parce que si "nous sommes tous des assassins", "nous sommes tous" des victimes aussi.  Il faut bien assassiner quelqu'un.  Personne n'est prêt à se faire tuer.  L'affirmation "nous sommes tous des assassins" est statistiquement fausse, puisqu'il ne doit y avoir qu'une très petite minorité d'assassins sur la population totale.  A quoi servirait-il de faire des lois et d'espérer maintenir l'ordre si nous étions "tous des assassins" ?  Il y a beaucoup de meurtres et de meurtriers ou d'assassins, dans les romans policiers, mais il ne faut jamais en conclure que les auteurs approuvent le meurtre, puisque quatre-vingt-dix-neuf pour cent des meurtriers sont punis.

Prouver que "nous sommes tous des assassins" ne peut être et ne sera jamais qu'un exercice théorique.  Si un pour cent des gens sont des assassins et que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens ne le sont pas, on ne peut pas prouver que "nous sommes tous des assassins".  Si quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens sont des assassins et que un pour cent des gens ne le sont pas, là encore on ne peut pas prouver que "nous sommes tous des assassins", puisque un pour cent des gens ne le sont pas.  Il n'y a pas et il n'y aura jamais aucune preuve pour appuyer l'affirmation selon laquelle "nous sommes tous des assassins".

L'affirmation "nous sommes tous des assassins" n'est pas démontrable, pas seulement parce que les gens sont vertueux, mais parce que c'est une généralisation et que les généralisations sont souvent fausses.  On ne peut pas dire que "tous les Français" ou "tous les Anglais" ou "tous les Espagnols" "sont des assassins", parce que une condition nécessaire, essentielle et obligatoire pour pouvoir dire, par exemple, que "tous les Français sont des assassins" serait de pouvoir affirmer connaître "tous les Français".  Qui peut se vanter de connaître "tous les Français" ?

On ne peut pas contester l'autorité d'Hercule Poirot en tant que justicier en disant que Poirot ne peut pas juger les assassins, puisqu'il en est un lui-même.  Poirot a effectivement représenté la justice, la loi et l'ordre la plus grande partie de sa vie.  Poirot n'a commis qu'un seul meurtre, un acte de justice, le dernier jour de sa vie, dans des circonstances très particulières.  On ne peut pas refuser de croire la parole de Poirot, parce que Poirot est devenu un criminel et qu'on ne doit pas croire les criminels.  Poirot n'était pas un criminel avant d'avoir commis un crime.  On n'est pas criminel "rétroactivement" (Bayard, p.144).  On ne pourrait pas dire que si Caroline Sheppard a assassiné Roger Ackroyd, elle est laissée en liberté parce que ce qu'elle a fait n'est pas grave.  Le meurtre est le crime le plus grave que l'on puisse commettre.

On ne doit croire personne sur parole, dans la vie, même pas Hercule Poirot.  Il faut prendre avec un gain de sel les doutes qu'il exprime, dans ses derniers instants, au sujet de la justice et du meurtre de Norton.  La vie entière de Poirot a été consacrée au maintien d'un certain ordre.  Chez beaucoup d'auteurs de romans policiers, dont Agatha Christie, un grand nombre de criminels est purement et simplement liquidé.  Lire Jeux de glaces (Edgar Lawson, Lewis Serrocold, Ernie Gregg, Alexis Restarick), Le chat et les pigeons (Miss Chadwick), La moisson rouge  de Dashiell Hammett (Dinah Brand, Ike Bush, Charle Proctor Dawn, Jerry Hooper, Helen MacSwain, John Noonan, Tim Noonan, Pete the Finn, Oliver Starkey, Max Thaler, Lew Yard, ...), Le cadavre dans la Rolls de Michael Connelly, Gone baby gone de Dennis Lehane, James Ellroy.  Quand un gangster est descendu, doit-on parler d'erreur judiciaire ?

Dans beaucoup de romans, les coupables sont désignés par l'enquêteur principal, sans qu'il y ait eu de procès.  Dans beaucoup de romans, les coupables peuvent se noyer, tomber dans des précipices, être victimes de crimes ou d'accidents de voitures, de train ou d'avions; mourir du cancer, etc.  Les auteurs sont loin de toujours respecter les principes élémentaires de la justice.  On peut difficilement prétendre, dans ce contexte, qu'ils approuvent le meurtre, ou le crime en général.  On peut lire chez Agatha Christie qu'adopter des enfants est un crime punissable de la peine de mort (Mrs Mac Ginty est morte ou Témoin indésirable).

Agatha Christie, qui croyait dans la loi et dans l'ordre, aimait cependant essayer tous les trucs, si bien que, dans quelques unes de ses histoires, des policiers peuvent être des criminels.  C'est normal.  Il s'agit de tromper et d'étonner le lecteur.  Mais il ne peut y avoir qu'un très petit pourcentage de policiers coupables, de l'ordre de un ou deux pour cent.  Hercule Poirot n'a pas pu commettre plusieurs meurtres.  Dans la plupart des romans d'Agatha Christie, les policiers ne sont pas des coupables, pas à cause des qualités personnelles des policiers, mais parce que la romancière croyait dans la loi et l'ordre.

Après ce long intermède de nature métaphysique, faisons le tour de questions un peu plus terre à terre.

Comment James Sheppard pouvait-il savoir qu'il existait, dans la propriété de Roger Ackroyd, un filet d'eau et une zone boueuse qui lui permettraient de laisser des traces de pas ?  Le filet d'eau n'est évidemment pas apparu à la minute précise où Sheppard en a eu besoin, mais rien ne dit qu'il n'existait pas depuis quelques jours, une semaine ou un mois.  Il peut s'agir d'un phénomène naturel qui se répète une fois par mois ou tous les six mois ou au printemps et à l'automne ou une fois par année ...  Autant qu'on puisse le savoir Sheppard est né à King's Abbot.  Il est un familier de la propriété de Roger Ackroyd, à qui il doit souvent rendre visite autant en tant qu'ami qu'en tant que médecin.  Sheppard connaît très bien la propriété d'Ackroyd, les habitants de la maison et leurs habitudes.  On sait, en particulier, que Sheppard a le dictaphone en sa possession depuis deux jours.  Si la zone boueuse existait deux jours auparavant, Sheppard, en allant prendre le dictaphone chez Roger Ackroyd, a parfaitement pu la remarquer.  En passant, cette histoire de traces de pas ne surprend pas vraiment, avec les cendres de cigarettes et les débris de vêtements, elles font parties des classiques du roman policier.

La question : Comment Sheppard pouvait-il savoir que Ralph Paton possédait plusieurs paires de chaussures ?  est peut-être mal posée.  Sheppard savait que Paton possédait plusieurs paires de chaussures.  Sheppard est allé voir.  Sheppard est allé chez Paton, avant de se rendre chez Ackroyd.  Sheppard voulant assassiner Roger Ackroyd, avait besoin de deux choses : un alibi pour lui-même et faire accuser quelqu'un d'autre à sa place.  Sheppard s'est créé un alibi avec le dictaphone.  Sheppard est allé visiter Paton avec l'intention de faire accuser ce dernier du meurtre d'Ackroyd.  Sheppard avait besoin de laisser des traces de Paton, mais rien ne dit que les traces devaient obligatoirement être des traces de pas.  En l'absence de chaussures, Sheppard aurait pu voler un gant, un foulard, un peigne, n'importe quoi qui puisse être relié à Paton.  Sheppard a volé des chaussures, parce qu'il a vu que Paton en possédait plusieurs paires.  Avant que Sheppard se rende à la soirée d'Ackroyd toutes les options étaient envisageables.  Le vol comme tel ne pose pas de problème.  Le lecteur de romans policiers en a vu d'autres.  Paton ne se méfiait pas de Sheppard, ce dernier a pu profiter d'un moment où Paton avait le dos tourné pour commettre son larcin.  Rappelons que Sheppard a fait sortir Paton de sa chambre pour le conduire à un asile psychiatrique.  Paton n'a même pas été tout le temps dans sa chambre.  Sheppard a sans doute pu circuler assez librement dans l'auberge des Trois Dindons.  En tant qu'habitant des environs et médecin honorablement connu, Sheppard fait partie des meubles.  Qui se méfierait de lui ?  Une auberge de village n'est pas un hôtel international.

La question : Comment Sheppard pouvait-il savoir qu'il aurait un marin comme client ce matin-là ?  est peut-être aussi mal posée.  Le marin est allé consulter Sheppard avant que celui-ci ne participe à la soirée d'Ackroyd.  Le matin, toutes les possibilités étaient offertes à Sheppard.  Sheppard a simplement saisi l'occasion de la visite du marin pour lui confier une mission.  Il n'est pas impossible que Sheppard ait eu un marin comme client, parce qu'il n'est pas interdit aux marins de se faire soigner et que, fondamentalement, si Sheppard a eu un marin comme client, c'est que Agatha Christie en a décidé ainsi.  Elle trouvait sans doute que c'était une belle idée.  On voit des choses de ce genre chez Conan Doyle.  Le marin n'aurait-il par pu oublier d'appeler Sheppard au téléphone ?  Évidemment, il y a une part laissée au hasard là-dedans.  On peut apprécier ou non le procédé, mais un roman est toujours une construction fictive.  Un roman n'est jamais la réalité.  Agatha Christie aurait pu mettre une tornade dans son roman.  Elle a préféré y mettre un marin.  N'en avait-elle pas le droit ?

Sheppard a-t-il pu modifier le dictaphone de Roger Ackroyd ?  Pierre Bayard semble trouver cet appareil bien exotique.  Puisque Agatha Christie mentionne un dictaphone, elle devait bien en avoir vu un ou entendu parler d'un quelque part.  Ou alors elle a inventé un bidule comme Jules Verne pouvait le faire.  Ce dictaphone n'est tout de même pas une soucoupe volante.  Le dictaphone est introduit au début de l'histoire de manière tout à fait convenable.  Le lecteur ne se doute pas de l'utilisation qui en sera faite plus tard, mais la romancière, elle, avait son plan.  Sheppard possédait les compétences pour modifier le dictaphone puisqu'il est précisé dans le texte qu'il pouvait bricoler des réveils-matins et des appareils de T.S.F.  Cette précision n'est pas donnée par hasard.  Dans un roman, cette preuve est suffisante.

Sheppard a-t-il eu le temps de modifier le dictaphone dans une maison où sa soeur ne lui laisse aucun répit ?  L'atelier de Sheppard est le sanctuaire où il se réfugie pour avoir la paix.  Caroline déteste l'atelier de James.  Elle ne doit pas y mettre les pieds souvent.  Caroline ne connaît sans doute rien au bricolage, James aurait pu fabriquer des bombes sans qu'elle le sache.  Peut-être James n'a-t-il pas eu beaucoup de temps pour modifier le dictaphone, mais en fallait-il beaucoup ?  La question du temps sera abordée plus loin.

Agatha Christie ne faisait rien gratuitement.  le dictaphone est introduit correctement dans l'histoire.  Sheppard pouvait le modifier et l'utiliser.  On apprend en plus que Poirot possède un nouveau modèle d'aspirateur.  Peut-être la romancière a-t-elle eu une période "gadget" et en voit-on le reflet dans ce roman.  On ne peut pas enlever le dictaphone sans modifier la lettre du texte.

Les avantages du coup de téléphone et du dictaphone sont l'inédit et l'originalité.  Agatha Christie ne voulait pas écrire deux fois exactement le même roman.  Toujours avoir des solutions simples et conventionnelles aux énigmes n'attirerait peut-être pas le lecteur.

Comment Sheppard pouvait-il être sûr que Parker répondrait à la porte lors de son retour chez Roger Ackroyd ?  Comment Sheppard pouvait-il être sûr d'être seul dans le cabinet de travail pour pouvoir récupérer le dictaphone ?  Évidemment, Sheppard ne pouvait pas être totalement sûr, mais puisque c'est la tâche de Parker de répondre à la porte, on peut accepter que c'est lui qui l'a fait.  Quand on paie quelqu'un pour ouvrir la porte, on le laisse ouvrir la porte.  Parker devait ouvrir la porte la plupart du temps, chez Roger Ackroyd, particulièrement en soirée où les gens sont soit couchés, soit occupés ailleurs.  Il s'agit d'un "hasard" arrangé par la romancière, comme le fait que Sheppard ait pu se retrouver seul pour récupérer le dictaphone.  On remarque la hâte de Sheppard à son arrivée chez Ackroyd.  Sheppard ne voulait pas laisser le temps à d'autres personnes d'intervenir.  Que Parker soit seul avec Sheppard n'est pas qu'une chance pour le médecin, puisque Parker remarque le fauteuil avancé et l'état du feu dans la cheminée.  Sheppard ne s'en est pas sorti parce qu'il s'est trouvé seul avec Parker.

Pourquoi Sheppard est-il retourné fermer à clé la porte du cabinet de travail de Roger Ackroyd ?  Le but de Sheppard était de donner l'impression que le meurtrier venait de l'extérieur de la maison et donc pouvait être Ralph Paton.  Sheppard voulait aussi être sûr que personne avant lui ne découvre le cadavre et le dictaphone.  Roger Ackroyd avait peut-être donné des ordres pour ne pas être dérangé, mais les gens n'obéissent pas toujours aux ordres.  Le plus sûr moyen d'empêcher quelqu'un de pénétrer dans une pièce est de la fermer à clé.  Parker a justement été intercepté par Flora Ackroyd au moment où il apportait des boissons à son maître malgré les ordres.

Sheppard a-t-il pu transporter le dictaphone, les souliers de Ralph Paton, une arme et d'autres cochonneries dans sa trousse de médecin ?  La trousse de Sheppard était peut-être bourrée à mort, mais ce n'est pas très grave, puisque personne ne l'a vu avec son attirail au complet.  Quand Sheppard entre pour la première fois chez Ackroyd, il a laissé les souliers dans le pavillon d'été.  Quand Sheppard sort après le meurtre, le dictaphone est resté dans l'étude.  Rien ne dit que Sheppard ne transportait pas les souliers dans un sac à part.

Sheppard pensait-il améliorer son sort en empêchant Ralph Paton de communiquer avec la justice ?  Cet acte ne constituait-il pas un délit ?  Le but de Sheppard était de faire accuser Paton à sa place.  Les traces de pas et l'absence de Paton pouvaient faire croire que Paton était le coupable.  Soustraire un fugitif aux autorités est peut-être un délit, mais Sheppard n'avait pas le choix.  Il ne pensait peut-être pas pouvoir s'en sortir complètement indemne.  Sheppard était obligé de tuer Roger Ackroyd pour empêcher celui-ci de venger Mrs Ferrars.  Si Sheppard avait réussi à faire condamner Paton pour meurtre à sa place, il lui aurait peut-être été indifférent d'être sanctionné pour obstruction à la justice.  Sheppard gagnait au change.  Officiellement, Sheppard aurait eu l'excuse d'avoir voulu aider un ami dans le pétrin.

Caroline Sheppard savait-elle que Mrs Ferrars avait empoisonné son mari ?  Le médecin traitant est le seul à posséder les compétences et l'autorité nécessaire pour faire des déclarations officielles, quant aux causes du décès d'une personne.  Ce que peuvent penser la femme de chambre, le jardinier ou Caroline Sheppard n'a aucune importance.  L'opinion des simples citoyens ne pourrait avoir l'effet que de convaincre, éventuellement, les autorités d'ordonner à un autre médecin d'examiner le corps d'Ashley Ferrars.  Seul un médecin peut contredire un autre médecin.  Si James Sheppard avait décidé de se taire pour faire chanter Mrs Ferrars, il avait tout intérêt à continuer de se taire par la suite.  Ce qu'il faisait était plus grave que de voler des biscuits dans le pot de biscuits.  Les sanctions auraient été plus lourdes.

Si Sheppard mentait à propos des causes du décès d'Ashley Ferrars, seule l'intervention des autorités et d'un autre médecin auraient pu permettre de révéler la vérité.  Y a-t-il eu intervention des autorités ou d'un autre médecin, dans cette histoire ?  Y a-t-il des émeutes dans les rues au sujet du décès de Mr Ferrars ?  La réponse est non.  On suppose que la version de Sheppard était officiellement acceptée.

Caroline Sheppard pouvait-elle ignorer que son frère faisait chanter Mrs Ferrars depuis un an ?  Caroline Sheppard aimait à être renseignée, c'est certain, mais il ne faut pas exagérer, elle n'était tout de même pas magicienne.  Elle ne devait pas absolument tout savoir.  Caroline ne connaissait pas les causes véritables du décès d'Ashley Ferrars.  Elle ne connaissait pas les causes du décès de Mrs Ferrars avant que son frère ne les lui révèle.  Savoir que quelqu'un est mort est une chose, connaître les causes du décès en est une autre.

Nous avons vu Caroline faire des suppositions erronées au sujet d'un supposé mariage entre Flora Ackroyd et Ralph Paton ou entre Roger Ackroyd et Miss Russel.  Caroline n'était pas aussi perspicace qu'Hercule Poirot ou Jane Marple.

Caroline reprochait souvent à James de refuser de partager ses informations.  James tenait à avoir une vie personnelle et avait des atouts pour lui.  Étant donné les conséquences, James devait entourer ses tractations avec Mrs Ferrars de précautions extraordinaires.

Le fait que Roger Ackroyd se soit senti épié veut-il dire que quelqu'un comme Caroline Sheppard surveillait pas la fenêtre ?  Pas nécessairement.  Roger Ackroyd était surveillé, mais par James Sheppard.  Sheppard devait être particulièrement fébrile.  Il était le seul à connaître tous les aspects de l'histoire.  Sheppard redoutait que le ciel lui tombe sur la tête d'un moment à l'autre.

Sheppard a-t-il pu circuler dans la propriété de Roger Ackroyd pour, entre autres, laisser des traces de pas avec les souliers de Ralph Paton sans rencontrer d'autres personnages ?  Oui.  Si l'on se fie aux heures qui sont données dans le roman, tout ce que fait Sheppard est exécuté avant 21 H 00.  Charles Kent est la première personne que croise Sheppard, en sortant de la propriété, à 21 H 00.  Charles Kent discute avec Miss Russel entre 21 H 10 et 21 H 20 ou 21 H 25.  Ralph Paton, arrivé chez Roger Ackroyd vers 21 H 25, se trouve en compagnie d'Ursula Bourne entre 21 H 30 et 21 H 45.

Comment Sheppard a-t-il pu écrire, à au moins cinq reprises (chap. 1-2-14-18), des bouts de texte qui laissent entendre qu'il connaissait la solution de l'histoire avant la fin du roman ?  On peut suggérer que le roman a été écrit en trois étapes.  Les vingt premiers chapitres ont été écrits au cours de la semaine où s'est déroulé l'enquête, sous la forme fictive d'un journal personnel.  La dernière partie du roman a été composée d'un bloc, à la demande d'Hercule Poirot.  La dernière étape a été la révision par Sheppard de l'ensemble de son texte.  C'est à cette dernière étape que les passages suspects ont pu être insérés.  Sheppard a-t-il eu le temps de tout faire cela ?  La question du temps sera abordée plus loin.

Pourquoi Sheppard a-t-il parlé du chantage de Mrs Ferrars à la police ?  C'est Parker qui en a parlé le premier.  Sheppard faisait une déclaration officielle devant un officier de police.  Sheppard ne savait pas précisément ce que Parker avait pu dire ou aurait pu dire dans le futur.  Sheppard était pressé et devait trouver la bonne version du premier coup.  Il n'avait pas trop le temps d'improviser.  Il pouvait difficilement inventer une autre histoire de chantage.  Qui aurait fait chanter qui ?  Les faits auraient été vérifiés.

Après avoir tenté de démontrer que les invraisemblances contenues dans le roman n'étaient peut-être pas aussi nombreuses et mortelles que pouvait le penser Pierre Bayard, voyons les indices qui tendraient à démontrer la culpabilité de James Sheppard.

Indices de la culpabilité de Sheppard.

Les lecteurs des romans d'Agatha Christie, sont dressés à chercher et à remarquer les petits faits sans importances qui pourraient, éventuellement, devenir significatifs.  On remarque, par exemple, que Sheppard demeure seul avec la cadavre de Roger Ackroyd lorsque le médecin charge Parker d'aller avertir la police.  Sheppard avait alors la possibilité de faire ce qu'il voulait.

Aussi certains passages attirent l'attention, comme celui relatant la sortie de Sheppard de l'étude de Roger Ackroyd.

 

La main sur la poignée de la porte, j'hésitai et regardai en arrière, me demandant si je [James Sheppard] n'avais rien oublié.  Je ne vis rien, je sortis en hochant la tête et je fermai la porte derrière moi. (chap. 4)

 

L'étonnant, dans ce passage, est l'absence de Roger Ackroyd.  Il semblerait normal que la maître de la maison accompagne et salue son visiteur ou fasse appel à un serviteur pour aider le visiteur à mettre son manteau, son chapeau, etc.  Pourquoi Ackroyd n'est-il pas présent dans ce paragraphe ?  Évidemment, on pourrait suggérer que Ackroyd est trop absorbé dans ses pensées pour s'occuper de Sheppard, mais il est fort possible qu'à ce moment Ackroyd ait déjà été tué par Sheppard.  Il faut se rappeler que Flora Ackroyd a inventé de toute pièce une conversation qu'elle aurait eu avec son oncle.  Sheppard a très bien pu faire la même chose et inventer la consigne, transmise à Parker, selon laquelle Roger Ackroyd ne voulait pas être dérangé.

Une autre phrase, bien comprise, pourrait prendre une saveur particulière : "Ackroyd était assis où je [James Sheppard]   l'avais laissé, dans un fauteuil, près du feu."  (chap. 5)  Évidemment, si Ackroyd était mort, il n'a pas dû bouger beaucoup !

Le comportement contradictoire de Sheppard pourrait aussi sembler louche.  Au début du roman, Caroline est d'accord pour demander l'aide d'Hercule Poirot, pas James.  C'est James qui a le comportement du coupable, ici.  Ce n'est pas une preuve à cent pour cent, mais un indice parmi d'autres.

Sheppard passe pour un ami de Ralph Paton mais, si on relit bien le roman, Sheppard accuse Paton toutes les fois où il en a l'occasion.

En quoi aurait-il été plus facile à Caroline qu'à James de commettre le meurtre ?  Caroline ne donne pas l'impression d'être une personne qui sort beaucoup de chez elle.  Caroline ne doit sortir que pour faire des courses ou pour visiter ses quelques relations.  Caroline n'est jamais vue comme tel hors de sa maison.  La principale occupation de Caroline est d'attendre ses informateurs chez elle, ce qui veut dire qu'elle est souvent chez elle.

Caroline est une commère.  Roger Ackroyd, qui n'appréciait pas particulièrement les commères, ne devait pas avoir d'excellentes relations avec elle.  Caroline n'était pas invitée à la soirée de Roger Ackroyd.  Caroline aurait-elle pu circuler dans la propriété d'Ackroyd, entrer dans la maison, voler le couteau et assassiner Ackroyd sans être remarquée par personne ?  Pas évident.

Agatha Christie était une personne qui faisait très consciencieusement son travail de romancière.  Elle tenait à jouer honnêtement le jeu.  Elle construisait soigneusement ses romans.  Elle planifiait le dévoilement des indices : quels indices et quand; pour donner au lecteur une chance réelle de découvrir les solutions par lui-même.  Elle voulait en plus donner des solutions complètes et logiques à ses oeuvres.  C'est pourquoi il existe dans plusieurs de ses romans des passages contenant ce que l'on pourrait appeler de l'information concentrée.  Il existe un tel passage dans Le meurtre de Roger Ackroyd.

 

- Prenons un homme, dit-il [Hercule Poirot], un homme ordinaire, dont l'esprit n'a jamais été traversé par aucune pensée de meurtre.  Il y a en lui une certaine faiblesse qui ne s'est jamais révélée et qui n'aura peut-être jamais l'occasion de se manifester.  S'il en est ainsi, il achèvera son existence, respecté et honoré par tous.  Mais supposons qu'il se produise un incident ...  un embarras pécuniaire, par exemple, ou encore qu'il soit accidentellement mis au courant d'un secret d'une importance capitale.  Son premier mouvement sera de parler, de faire son devoir d'honnête citoyen ...  mais alors la faiblesse se fera jour ...  il voit l'occasion d'obtenir, sans effort, une somme ...  une très grosse somme.  Il a besoin d'argent, il désire s'en procurer et c'est si facile !  Il n'a qu'à se taire.  Voilà le commencement.  Puis son besoin d'argent grandit.  Il lui en faut de plus en plus, il est grisé par la vue de la mine d'or qui s'est creusée d'elle-même sous ses pieds.  Ses exigences augmentent et il dépasse le but !  On peut pressurer un homme éternellement ...  mais pas une femme !  Car les femmes gardent au fond du coeur un grand désir de vérité.  Combien y a-t-il de femmes qui, ayant trompé leur mari, détruisent leur bonheur en avouant leur faute !  Elles ont trop souffert de leur dissimulation et un jour, dans un moment de découragement qu'elles regrettent ensuite, bien entendu, elles font bon marché de leur sécurité et proclament la vérité, ce qui leur procure, momentanément, un grand soulagement.  Tel a été, je crois, le cas qui nous occupe; l'épreuve est devenue trop cruelle et celui qui en avait profité a tué la poule aux oeufs d'or.  Mais ce n'est pas tout.  L'homme dont nous parlons était menacé de se voir découvert.  Or il s'est modifié depuis ...  mettons un an.  Sa moralité est complètement émoussée, il est désespéré car il considère qu'il a manifestement perdu la partie et il est prêt à employer tous les moyens pour éviter d'être confondu ...  Alors ...  le poignard fait son oeuvre ! (chap. 17)

 

Dans ce passage Agatha Christie explique la mentalité et le cheminement d'un personnage comme James Sheppard, longtemps honnête, pour qui l'occasion a fait le larron et qui une fois engagé sur la pente du crime n'est plus capable de s'arrêter.  Le personnage de Sheppard est à rapprocher de celui de Michaël Rogers dans La nuit qui ne finit pas.

Dans la mesure où on peut se fier à un auteur, Agatha Christie révèle elle-même son intention dans son autobiographie, parue vers 1980, dans l'extrait reproduit ci-dessous.

 

[...]  Le meurtre de Roger Ackroyd, a été, de loin, mon plus grand succès.  En fait, on se souvient encore de ce livre qui est souvent cité.  J'avait trouvé là une formule et je la dois en partie à mon beau-frère, James [Watts], qui, quelques années plus tôt, m'avait expliqué comment il concevait un roman policier :

- Presque n'importe qui peut être le criminel dans un roman policier, même le détective.  Ce que j'aimerais voir, c'est un Watson criminel.

C'était une idée originale.  Je la ruminai longtemps.  Puis, il se trouva que cette même idée me fut suggérée, sous une autre forme, par Lord Louis Mountbatten, comme il s'appelait alors.  Il m'écrivit pour me conseiller d'écrire une histoire à la première personne racontée par celui qui serait le meurtrier.  (p. 338)

 

Il semble ressortir de cet extrait que la romancière avait bel et bien l'intention de faire que le narrateur soit le coupable.  Donner à Sheppard des complices c'est diluer l'idée de base.  Désigner d'autres coupables, ce n'est pas respecter l'esprit du roman.

Après avoir présenté tous ces arguments démontrant, qu'on ne peut pas écarter l'hypothèse de la culpabilité du docteur Sheppard, il faut avouer qu'il existe trois problèmes dans Le meurtre de Roger Ackroyd.  Un problème de personnalité, un problème de temps et un problème de confidentialité.

Le problème de personnalité.

Le problème de personnalité est sans doute l'argument le plus convaincant en faveur de la théorie soutenant la culpabilité de Caroline Sheppard.  Le psychiatre est en quelque sorte un spécialiste des personnalités.  Il n'est pas étonnant que cet aspect du roman ait particulièrement frappé Pierre Bayard.  Celui-ci note, avec raison, que la personnalité plus affirmée de Caroline la rend plus apte à commettre un meurtre, que James décrit comme faible et peu intelligent.

Soulignons toutefois que le côté "imbécile" de James fait partie du plan d'Agatha Christie visant à "déguiser" le médecin en Hastings, de manière à ce qu'il devienne insoupçonnable aux yeux du lecteur.  James est faible et indécis comme Hastings.  James "est" Hastings, plus une faiblesse morale.

Si Sheppard est coupable doit-on croire qu'il ait pu disposer d'une double personnalité pour avoir fait ce qu'il est censé avoir fait ?  D'abord celle d'un placide médecin de campagne, ensuite celle d'un être froid et calculateur capable de commettre tous les crimes.  Beaucoup de criminels n'ont-ils pas une double personnalité ?  Par exemple, un médecin qui décide de tuer un de ses clients pour s'emparer de la fortune de sa victime ou un notaire qui fraude ses clients, situations que l'on peut trouver dans les romans.  Le médecin et le notaire qui sont honorablement connus et décident de commettre des crimes doivent bien avoir leur part d'ombre.  La double personnalité du docteur Sheppard ne serait pas nécessairement un cas unique.

D'après Pierre Bayard, Sheppard n'aurait pas eu le courage de tuer Roger Ackroyd, mais aurait le courage de se suicider pour sauver sa soeur.  Ne s'agit-il pas là d'un changement de personnalité ?

Récapitulons la suite des événements ayant conduit au meurtre de Roger Ackroyd.  Se rendant compte que Mrs Ferrars a empoisonné son mari, James Sheppard saute sur l'occasion pour faire chanter la veuve.  Mrs Ferrars se suicide.  Pressentant qu'elle ait pu le dénoncer à Roger Ackroyd, Sheppard décide de tuer Ackroyd.  Sheppard a besoin d'un alibi et d'un bouc émissaire.  Il possède déjà le dictaphone qu'il modifie et intègre à son plan.  Sheppard se rend chez Ralph Paton et voyant que celui-ci possède plusieurs paires de chaussures décide d'en voler une paire.  Recevant un marin comme patient, Sheppard pense à lui confier une mission ayant pour résultat le coup de téléphone du soir.  Chez Roger Ackroyd, Sheppard voit un couteau exposé en vitrine et s'en empare pour tuer le maître de la maison.  Au moment où il apprend la véritable identité d'Hercule Poirot, Sheppard décide d'écrire un roman racontant un échec de Poirot.  Sheppard écrit onze chapitres en deux jours.  Le douzième chapitre commençant le lundi matin.

Qu'on aime ça ou pas, l'énumération qui précède semble révéler une sorte de cohérence de la personnalité.  Sheppard possédait à la fois une personnalité très opportuniste, très rapide dans la décision et très rapide dans l'exécution.  On peut ne pas être convaincu qu'un médecin de campagne puisse se métamorphoser en Arsène Lupin, mais rappelons qu'une fiction est une fiction et qu'un auteur est le maître de ses créations.  Les Arsène Lupin, les James Bond, les Sherlock Holmes, les Superman, les Batman, ça existe.  Peut-être Sheppard était-il un petit docteur Jekyll, mais ça existe Le docteur Jekyll et M. Hyde.

Une partie des doutes que l'on pourrait avoir disparaîtrait si l'on donnait plus de temps au coupable, pour planifier et exécuter ses mauvais coups.

Le problème du temps.

Il y a deux problèmes de temps dans Le meurtre de Roger Ackroyd.  Tout d'abord, à la première page du roman, la romancière parle de l'enquête comme s'étant déroulée sur plusieurs semaines, alors que la lecture de l'ensemble du texte semble démontrer que les événements ont plutôt eu lieu en une seule semaine.  Une solution simple à cette incohérence serait de remplacer le mot semaines de la première page, par le mot jours.  Mais on se heurte alors au deuxième problème.  Sheppard a-t-il eu le temps en quelques jours de tout faire ce qui lui est reproché ?  Bonne question.  Cependant, les solutions proposées pour améliorer les choses devraient avoir comme but de préserver l'essentiel de l'histoire.  Si Sheppard manque de temps, on lui en donne plus.  Plutôt que de remplacer le mot semaines de la première page, c'est le reste du roman qui devrait être réaménagé pour que l'enquête se déroule, non plus en une semaine, mais plutôt, par exemple, en un mois.

Le problème de la confidentialité.

Hercule Poirot est un acteur en représentation.  Il aime claironner sa solution, à la fin des romans, devant tous ceux qui ont la patience de l'écouter.  D'habitude cela ne cause pas de problème.  La justice est publique.  La capture d'un criminel  est commentée par les médias, etc.

Le crime de l'Orient-Express est déjà une exception.  L'exécution de Ratchett n'étant pas totalement justifiable, moralement et juridiquement parlant, la solution doit demeurer ignorée du grand public, mais pas de ceux qui sont directement impliqués dans le crime.  Les passagers savent tout.

Le meurtre de Roger Ackroyd exige un degré de secret beaucoup plus élevé.  La solution doit, paraît-il, demeurer ignorée même des personnages directement impliqués dans l'affaire.  Pourquoi un tel degré de secret est-il nécessaire ?  Hector Blunt, Ralph Paton ou Miss Russel pourraient-ils être particulièrement affectés par la capture de James Sheppard ?  Probablement pas.  Caroline serait sans doute la personne la plus attristée, mais son sort ne serait pas pire que celui de la mère de Michaël Rogers dans La nuit qui ne finit pas.  James est responsable de ce qu'il a fait, puni pour ce qu'il a fait, ce qui est absolument normal.  James a été victime des mauvais instincts que Caroline pressentait en lui.  Caroline ne pouvait pas le protéger de lui-même toute sa vie.  A ce sujet, un passage de La nuit qui ne finit pas s'applique particulièrement bien au cas du docteur Sheppard.

Lors de la dernière réunion, Poirot accuse du meurtre de Roger Ackroyd une des personnes présentes.  Va-t-il changer sa version ?  Poirot et l'inspecteur Raglan vont-ils accuser un inconnu en fuite ?  Le meurtre demeurera-t-il sans solution ?  Étant donné ce que les personnages savent, ne vont-ils pas être étonnés par la mort subite de Sheppard ?  Caroline ne se doutera-t-elle vraiment jamais de rien ?  Cela changerait-il quelque chose si elle devinait tout ?  Le niveau de confidentialité semble bien exagéré et uniquement destiné à ne pas heurter les sentiments de Caroline Sheppard.  Le dévoilement de la culpabilité de Sheppard ne cause pas plus de problèmes que celle d'un autre coupable.  Agatha Christie a eu une idée chevaleresque et romantique en voulant ménager les sentiments de Caroline, mais une telle confidentialité n'est ni nécessaire, ni justifiable.

Une autre partie du problème de confidentialité vient du coupable lui-même.  Pourquoi diable Sheppard a-t-il mentionné cette histoire d'héritage à Hercule Poirot ?  Sheppard a reçu secrètement de l'argent de Mrs Ferrars.  Personne ne connaît l'existence de cet argent, sauf Sheppard et Mrs Ferrars.  Sheppard perd l'argent en spéculations.  C'est comme de l'argent qui n'a jamais existé.  Sheppard avait tout intérêt à se taire.  Pourquoi ressent-il le besoin de justifier l'existence de cet argent en inventant une histoire d'héritage, alors que personne ne lui demande rien ?  Sheppard ne pouvait-il pas penser que cette histoire arriverait aux oreilles de Caroline qui saurait, elle, que James n'avait pas touché d'héritage ?  Le comportement de James est apparemment aberrant, mais peut-être pas tant que ça.

La mention de l'héritage de James s'insère parfaitement dans la conversation, sur le thème de "nous n'avons jamais exactement ce que nous voulons", qu'il mène avec Poirot à ce moment-là.  Poirot parle avec nostalgie de sa vie passée, de sa retraite ennuyeuse, de son ami Hastings qui vit en Argentine.  Sheppard avoue avoir eu envie de voyager, mais avoir malheureusement perdu l'argent d'un héritage en spéculations.  La mention de l'héritage est appropriée dans le contexte.

Tôt ou tard, il était nécessaire de parler de l'argent de Mrs Ferrars.  Il faut qu'il y ait une logique à l'histoire.  Mrs Ferrars a assassiné son mari, ce qu'elle n'avait pas le droit de faire.  Mrs Ferrars est punie.  Sheppard la ruine et l'accule au suicide.  Sheppard qui n'a pas fait son devoir en tant que médecin est aussi coupable.  Il est normal et moral qu'il perde le fruit de son chantage, car "bien mal acquis ne profite jamais".  Sheppard était la seule personne vivante à connaître l'existence de l'argent, il fallait bien que ce soit lui qui en parle.

Peut-être aurait-il été mieux qu'il ne soit question de l'héritage que dans les derniers chapitres du roman, mais Agatha Christie ne faisait jamais rien pour rien.  Elle brouille les pistes.  Hector Blunt aussi a touché un héritage, de 20,000 livres, le même montant que celui payé par Mrs Ferrars (chap.17).  En fait, l'indice de l'héritage pointe plus sur Blunt que sur Sheppard, puisque dans le cas de Sheppard le montant de l'héritage n'est pas précisé.  Agatha Christie s'est donné la peine de faire soupçonner le major Blunt.

Agatha Christie ne faisait rien gratuitement.  Elle ne voulait pas que tous les indices ne désignent qu'un seul suspect.  Deux personnes ont touché un héritage.  Deux personnes sont vues sortant de l'étude de Roger Ackroyd : Flora Ackroyd et Sheppard.  Tous les héritiers sont suspects.  Plusieurs des serviteurs sont suspects.  Deux hommes se promènent dans les bois à des heures indues : Ralph Paton et Charles Kent ...

Voilà pourquoi ce qui peut sembler aberrant à première vue ne l'est pas nécessairement tant que ça.

Terminons maintenant cette longue et éclairante, espérons-le, démonstration.

Conclusion.

La présente démonstration aura atteint son objectif si elle a pu convaincre le lecteur d'un certain nombre de principes.

Un roman est plutôt fait pour être lu au premier degré.  C'est-à-dire qu'on doit accepter ce qui est écrit.  On ne peut pas arracher la moitié des pages d'un roman.  On ne peut pas enlever ce qui nous déplait et ajouter autre chose à la place.

Un roman policier est plutôt conçu en fonction de la première lecture.  La personne qui lit Le meurtre de Roger Ackroyd pour la première fois ne peut pas faire tous les raisonnements qui emplissent le livre de Pierre Bayard.  Le lecteur accepte la culpabilité de James Sheppard, parce que le roman d'Agatha Christie est en apparence un roman policier tout à fait convenable.  Il existe un enchaînement de causes et d'effets tout à fait logique et moral entre le meurtre d'Ashley Ferrars, au début, et le suicide de Sheppard, à la fin.

Les personnages n'existent pas.  Ce sont des marionnettes et bien souvent des stéréotypes dans les mains des auteurs.  Hercule Poirot ne peut pas être fou dans ce roman-ci et raisonnable dans les autres romans.  Sheppard ne pouvait pas "décider" de jouer des tours au lecteur ou à l'auteur.  Il ne pouvait pas nier les accusations, à la fin, assommer Hercule Poirot à l'improviste et se sauver en courant.  Les romans policiers ne sont pas faits comme ça.  Les auteurs veulent faire régner la justice.  Chaque crime doit avoir un coupable et le coupable doit être puni.  Les personnages n'ont pas d'intentions.  Les auteurs ont des intentions.

Agatha Christie aurait-elle voulu intentionnellement tromper le lecteur ?  Aurait-elle sciemment désigné James comme coupable, tout en sachant que la véritable meurtrière était Caroline ?  Bien sûr, ce n'est pas totalement impossible.  Un auteur peut faire un faux roman, comme on peut faire de la fausse monnaie, mais ce n'est pas supposé.  Un roman est un jeu, pas une fraude.  Le jeu doit être honnête.  Bien sûr, un roman policier est plein de mensonges et de dissimulations, mais le mensonge doit être contrôlé.  Le roman doit être logique et avoir une fin acceptable.  C'est d'ailleurs une des difficultés d'écrire des romans policiers que de donner une explication satisfaisante à des événements les plus absurdes, hétéroclites et invraisemblables possible.

La plupart des romans sont suffisamment logiques et cohérents pour qu'on puisse penser qu'ils ont été écrits avec sincérité.

Le lecteur n'est absolument pas obligé d'aimer ou d'approuver ce qu'il lit, par exemple une personne opposée à la peine de mort ne pourrait pas être d'accord avec Le crime de l'Orient-Express, mais Agatha Christie a écrit selon sa pensée à elle.

Les romans sont, en général, suffisamment logiques et cohérents, parce que les auteurs sont des gens relativement intelligents qui ne veulent pas et ne peuvent pas écrire n'importe quoi.  Les lecteurs liraient-ils n'importe quoi ?  En fait, il n'y a pas beaucoup de place pour l'erreur, l'à-peu-près et l'arbitraire.  Les auteurs veulent créer des personnages crédibles qui ont des comportements logiques.  Ils doit y avoir des relations de causes à effets acceptables entre les événements.  Les auteurs respectent les lois et la morale de la société dans laquelle ils vivent.  Les coupables doivent être punis à la fin du roman.  Ce n'est pas un hasard.  C'est nécessaire.  Les auteurs ne veulent pas de crimes parfaits ou inexplicables.

La découverte des coupables n'est pas seulement qu'une question d'indices matériels, de mobiles ou d'alibis.  Souvent, l'identité des coupables et des victimes est justifiée à plusieurs niveaux.  Par exemple, le coupable peut être un étranger malhonnête et la victime une femme infidèle, ou l'inverse.

Compte tenu du peu de marge de manoeuvre dont disposent les auteurs, il peut y avoir des erreurs dans les romans, mais elles n'affectent généralement pas le sens de l'histoire.  Les auteurs ont beaucoup de marge de manoeuvre du point de vue de la créativité, mais moins au niveau de la logique ou de la morale.

Il est vrai, comme le souligne Pierre Bayard, que certains romans peuvent laisser le lecteur insatisfait.  On ne parle pas nécessairement d'erreurs judiciaires dans ces cas.  Ces "erreurs" peuvent avoir des explications rationnelles.

Il peut y avoir des erreurs intentionnelles ou inévitables, étant donné la nature d'un roman.

Dans un roman, s'il y a sept ou huit suspects, pourquoi un des suspects est-il le coupable et non pas un autre ?  Fondamentalement, c'est l'auteur qui choisit.  Avant d'écrire son roman, l'auteur fait ses plans, décide qui sera le coupable et pourquoi.  S'il y a sept ou huit suspects, l'auteur ne veut pas écrire deux cents pages sur chacun des suspects.  Il est possible que l'histoire soit plus développée pour certains suspects que pour d'autres.  Les auteurs ne racontent que ce qui est essentiel à leurs histoires.  Ils prennent des raccourcis.  Il n'y a pas toujours de raisons valables qui expliquent pourquoi un détective interroge tel personnage, plutôt que tel autre, ou enquête à tel endroit, plutôt qu'à tel autre.  Simplement, l'auteur sait où il s'en va et s'arrange pour y arriver.  Il ne s'agit pas alors d'erreurs judiciaires.

Contrairement aux idées reçues, Hercule Poirot, Maigret ou Sherlock Holmes ne découvrent pas toujours les criminels parce qu'ils sont des génies.  C'est l'auteur qui crée ses histoires et contrôle ses personnages.  C'est l'auteur qui mène l'enquête.

Il y a sans doute plein d'erreurs de logique ou de droit, dans les romans policiers, mais ce n'est pas si grave, dans un roman personne ne meurt vraiment.  Les auteurs ne font pas toujours vérifier leurs romans par des juges et des avocats.  Les perquisitions, les interrogatoires, la découverte des preuves, ne sont pas toujours faites selon les normes, mais ce ne sont que des romans et utiliser des procédures trop complexes et répétitives pourrait être ennuyeux.

Beaucoup de romans se terminent sans qu'il y ait eu de procès.  Les accusés, même les coupables, auraient donc pu, éventuellement, être acquittés.  Tant qu'il n'y a pas de procès, on ne peut pas le savoir.  Les lecteurs de romans policiers qui ne sont pas trop chatouilleux sur le règlement acceptent ce genre de chose.  Les auteurs qui écrivent de longues séries ne veulent pas toujours terminer leurs romans de la même manière.  Ils doivent inventer, varier et se renouveler sans cesse.  Et, comme déjà souligné, beaucoup de coupables sont purement et simplement liquidés.

En plus des "erreurs" intentionnelles, les auteurs peuvent aussi commettre des "erreurs" non intentionnelles, nul n'est parfait, mais on suppose quand même que les auteurs écrivent ce qu'ils veulent écrire et arrivent là où ils veulent arriver.  Un roman est un produit commercial et les auteurs doivent fournir des produits qui fonctionnent.

Le meurtre de Roger Ackroyd prête peut-être plus le flanc à la critique que d'autres romans.  Agatha Christie semble y avoir commis quelques erreurs de jugement, mais ce n'est pas une raison pour chambarder l'histoire au complet.  Il est illusoire de suggérer quelque changement que ce soit sans avoir à modifier la lettre ou l'esprit du texte.  Le texte est la référence.  Tout le texte est "écrit" par Sheppard, y compris ce qui concerne le dictaphone et la déclaration finale d'Hercule Poirot.

Un roman est une oeuvre de fiction, ce n'est jamais la réalité.  Il n'est pas plus grave que le coupable soit James Sheppard, Caroline ou le major Blunt.  Toute modification devrait laisser intact l'essentiel de l'histoire, c'est-à-dire que le narrateur est le coupable et que Sheppard égale Hastings plus une faiblesse morale.

Ce que propose Pierre Bayard est la destruction du roman.  Bayard ne croit pas ni Sheppard, ni Mrs Ferrars, ni Hercule Poirot; ne croit pas au dictaphone, au coup de téléphone, aux traces de pas.  Que reste-t-il du roman original ?  On ne peut pas appliquer un tel traitement à toute la littérature.

L'avantage de ce roman est l'originalité.  Il faudrait conserver ce qui en fait l'intérêt principal.  La solution proposée par Pierre Bayard est plus banale.  Il existe plein de romans où des gens tuent par amour, par exemple Mort sur le Nil.  Dans Mort sur le Nil, deux complices sont à l'oeuvre.  Jacqueline de Bellefort est l'élément fort du couple et Simon Doyle l'élément faible.  Mlle de Bellefort tue par amour pour Doyle, ce qui ne l'empêche pas d'être punie à la fin.  Jacqueline tue Simon et se suicide.  Les deux complices sont éliminés.  Pourquoi, si elle était coupable, Caroline serait-elle laissée en liberté ?

La solution proposé par Pierre Bayard ne règle pas tous les problèmes, puisqu'elle crée deux exceptions majeures.  Premièrement : Caroline, une coupable, n'est pas punie.  Deuxièmement : James, un innocent, ment pour s'accuser, alors qu'il serait plus naturel à un accusé de mentir pour se disculper.  Sheppard admet le crime en se suicidant.  Ces deux exceptions qu'on ne voit pas dans beaucoup de romans, provoquent le scepticisme.

Peut-être Le meurtre de Roger Ackroyd, comme Dix petits nègres, demandent-ils plus à la crédulité du lecteur que d'autres romans, mais c'est que dans ces deux cas la créativité de l'auteur a pris le dessus, par rapport au réalisme.

Le danger, si on n'accepte pas la version officielle du Meurtre de Roger Ackroyd, est que chaque lecteur puisse inventer sa propre solution.  Pour Pierre Bayard, la coupable est Caroline Sheppard.  Pour Marc Escola, les coupables sont James Sheppard et Geoffrey Raymond.  Les romans sont conçus pour ça.  S'il existe sept ou huit suspects, chacun d'eux pourrait être le coupable.  Généralement, tous les suspects ne le seront pas et c'est l'auteur qui choisit.  Agatha Christie n'a pas écrit des dizaines de romans pour rien.  Elle a elle-même envisagé toutes les hypothèses.  Dans un des romans, le coupable est le secrétaire, dans un autre le médecin, dans un autre le notaire, dans un autre le policier ou la gouvernante ou le jardinier.  De sorte que toutes les solutions auxquelles on pourrait penser existent probablement déjà dans la littérature.

Tout bien considéré, on peut estimer que Pierre Bayard a peut-être raison à cinq pour cent et tort à quatre-vingt-quinze pour cent.  Les romans d'Agatha Christie ne peuvent pas être si mauvais, puisqu'elle est une des romancières les plus lues dans le monde.  Un tel succès n'est-il pas un indice de sincérité et de qualité ?

Il y a tellement de choses observables et analysables dans les romans qu'on ne devrait pas être obligés d'en inventer qui n'y sont pas.

 

 

Au sujet du livre Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre BAYARD, collection Paradoxe, Éditions de Minuit, 1998. 169 pages.

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